Gallimard

Sollers

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Philippe Sollers, photo HELENE BAMBERGER

Philippe Sollers dans Le Grand Journal, Canal+,

11 janvier 2011

 

 

"Vivre libre ou mourir", La Quinzaine littéraire du 16 février

Sollers entre le rouge et le noir, Marianne du 26 février

 

Sollers

L'amour passion: rien pour la société, tout pour nous

 

Sollers

«Moi, je paie mes impôts au trésor privé»
INTERVIEW
Philippe Sollers

Par Philippe Lançon


La littérature, comme aurait dit Eluard, c'est l'Amour la Liberté. Philippe Sollers répète ce message, cet élan, de livre en livre. Cette fois, en accompagnant Stendhal entre fiction, Sollers et réflexions.

Comment avez-vous découvert Stendhal ?

Par les romans, bien sûr. Mais, très tôt, très vite, les écrits autobiographiques m'ont fasciné : le style, le naturel, la lucidité, la vérité due à l'extrême désinvolture de la concentration maximale. Bref, la liberté. Et puis il y a les Privilèges, écrit à 57 ans, que Vittorio del Litto a fait connaître en 1961. C'est un texte unique dans la littérature mondiale. La fidélité à son enfance y est tout à fait extraordinaire. C'est très fantastique, Stendhal. C'est l'allégresse immédiate. C'est très intéressant de voir Sartre réagir à sa lecture. Il est prisonnier, pendant la guerre, il écrit qu'il se rase chaque jour comme Stendhal pendant la campagne de Russie. Il a un mal fou avec l'Âge de raison, qu'il trouve un «pullulement sinistre». Il lit la Chartreuse, il compare et il trouve que Fabrice, lui, est «viable».

En quoi Stendhal est-il plus viable que d'autres ?

Ecoutez-le, pensant à l'Italie : «C'est l'âme qui a gagné. La vieillesse morale a reculé de dix ans.» C'est ça, Stendhal, l'homme qui écrit : «L'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule.» Ce «ou plutôt la seule», c'est très important de sentir ça. Il écrit le début de la phrase comme s'il n'en avait pas la fin : impression permanente d'improvisation.

Votre héroïne, Minna, est une descendante affirmée des héroïnes stendhaliennes. Comment est-elle née ?

Je pars au début, comme ça, sur un projet de grand resserrement de la mémoire. Mon livre La Fête à Venise me revient. Il commence par Stendhal. Je me demande : pourquoi Venise a-t-elle fait surgir Stendhal ? Ai-je traité le sujet à fond ? Là-dessus, je lis De l'amour, et je me demande ce que serait une jeune femme, aujourd'hui, qui s'appellerait Minna. Le nom de Stendhal agit comme sésame, comme nom magique : il ouvre les portes. Je l'ai vérifié une fois, en vrai, dans les années 80. Un soir, il y a un concert à la Fenice. Le pape est là. Je suis avec une amie, très belle. Je suis habillé en mao et nous n'avons pas d'invitations. Nous passons les premiers contrôles, invisibles. En haut des marches, un homme nous arrête et demande qui nous sommes. Je lui dis en italien : «Monsieur, il faut absolument que j'assiste à ce concert, c'est comme si Stendhal vous le demandait.» Il nous a placés dans une des meilleures loges. On a joué une symphonie de Mahler, c'était un concert affreux, le pauvre pape s'emmerdait, mais Stendhal avait agi. Si on est en état d'écriture, la vie est une aventure.

Quelle héroïne de Stendhal préférez-vous ?

Mathilde est l'un des plus beaux personnages d'hystérique. Mais j'ai été de plus en plus captivé par la Sanseverina. C'est le personnage le plus riche, le plus libre. Elle est cryptique. Elle a le langage secret de l'amour. La littérature, c'est elle. Chez Stendhal, l'amour n'est pas fait pour marcher, mais pour transformer la perception de ce qu'il est en train de vivre. Pour moi, cette magie opératoire a marché : les choses se passent en fonction de l'espace où je suis au moment où j'écris. Le livre provoque la vie, les effets sociaux s'ensuivent, comme par enchantement.

La magie a eu lieu en Italie, pour vous aussi. Quand y êtes-vous allé pour la première fois ?

En 1963. Je prends un car, accompagné, très amoureux, mais laissons ça de côté. Je suis déjà en train de me brancher sur Dante. J'arrive d'abord à Florence, éblouissement, de là je vais à Rome, mais le choc, c'est Venise. Je suis arrivé en pleine nuit, avec un sac, place Saint-Marc. J'ai laissé tomber le sac sur la pierre, j'entends encore le bruit du sac qui tombe. Ça s'appelle trouver le lieu et la formule.

Stendhal va vite, vous aussi. Pourquoi la littérature a-t-elle besoin de la vitesse ?

Je vous réponds par Baltasar Gracián : «Vite et bien, deux fois bien.» Toujours essayer d'évoluer dans le sens de la concision. C'est la lenteur qui vieillit, par pans entiers. Ce qu'il faut, c'est ce que Gracián appelle l'agudeza. «Rien ne sert d'avoir raison avec un visage qui a tort», «Jouir lentement, agir vite» : c'est pas beau, ça ? C'est l'agudeza. L'école de la concision vient des études classiques, je les ai faites. Latin, Voltaire, Saint-Simon… Allez voir les manuscrits du dernier à la Bibliothèque nationale, ça donne une impression de chinois tellement c'est vif, dessiné.

A quoi sert le personnage Sollers dans un roman de Sollers ?

Je dis «Je» parce que ça va plus vite, parce que je ne pourrais pas écrire autrement. J'ai essayé, je m'arrête après deux pages : ça me paraît artificiel, très XIXe en somme.

On vous a souvent reproché la multiplication des citations, on continuera avec Trésor d'Amour. Pourquoi ces citations ?

Ce ne sont pas des citations, ce sont des preuves. Comme les papiers collés de Picasso, à la verticale. Un art extrêmement ancien.

Des preuves de quoi ?

De ce que j'avance ! C'est un texte, c'est un plaidoyer. Vous payez vos impôts au Trésor public ? Moi, je les paie au trésor privé. Je le fais parce que ça me semble urgent de le faire. On vit une dévastation qui va s'aggraver : évacuation de l'Histoire, perte du système de mémorisation, évacuation du corps et des cinq sens. Programme d'abrasement des nuances. Malheur à moi, je suis nuancé ! comme disait Nietzsche. Puis la vie des hommes illustres, ça me passionne. J'ai l'impression qu'ils sont vivants et que tout le monde est mort.

Vous avez des mots durs sur la plupart des romans contemporains, ceux qui racontent des histoires comme au XIXe siècle. Pourquoi ont-ils du succès ?

D'abord, ces romans sont un marché : 90% du public est féminin. Le roman dit anglo-saxon, à part quelqu'un comme Roth avec ses zigzags extravagants, les gens l'ouvrent pour voir un film. La question qu'il pose est : est-ce que vous m'avez oublié ? La plupart des lecteurs sont comme la plupart des patients, qui se plaignent à leur analyste de ne pouvoir mémoriser ce qu'ils ont lu. C'est un problème anthropologique. Donc, vous ouvrez un roman pour voir un film, vous vous souvenez d'un bon film - ou d'un mauvais. Le critère est devenu cinématographique. Stendhal écrit qu'il est contre-nature de penser en lisant, il a plus raison que jamais. La multiplication de ces romans est enfin la preuve de la misère de la poésie, de la musique. Un livre est fait pour être écouté, tout le monde est sourd. C'est effrayant.

Une autre de vos cibles est la femme américaine. Pourquoi ?

C'est la vie à New York qui m'a conduit à ça. Je suis arrivé en 1973, une fille m'a dit : «Tu arrives quand tout est fini.» J'y suis souvent retourné, j'ai adoré New York, mais on a vu la suite.

Comment se passe l'amour en Amérique ?

Mal. Partout, vous me direz. Mais de manière particulièrement évidente là-bas. Un extraordinaire puritanisme, qui n'a pas bougé. Trois avocats dans chaque lit, une guerre sauvage entre sexes. Heureusement, il y avait les Portoricaines, les Chinoises, les autres.

Votre perception n'a pas varié ?

Je ne peux pas varier sur les plaisirs.

Qui a le mieux cadré ce puritanisme ?

Philip Roth. Très clinicien. Indubitablement celui dont je me sens le plus proche. On a énormément ri ensemble, en faisant surtout des grimaces, parce qu'il ne parle pas le français, et moi je parle l'anglais avec un fort accent français. Il est très intelligent, je préfère les écrivains qui pensent. L'intelligence, c'est l'athéisme sexuel : ne pas y croire, ne pas croire à tout ça. Stendhal n'est pas du tout libertin au sens français de l'époque. Il est toujours très décent. L'organicité sexuelle n'est pas la seule manière possible de parler de cette chose.

Votre livre repose sur un trépied : vitesse, amour, secret. Pourquoi le secret est-il nécessaire à l'amour ?

Pure attitude défensive. La société a horreur de l'amour. Le diable a horreur de l'amour. C'est la guerre. Donc, construction de situations défensives pour échapper à la destruction. L'amour est asocial.

Quelles sont les entraves contemporaines à l'amour ?

Mainmise de la technique sur le corps des femmes, dictature de l'image, de la publicité, de l'argent, tout ce cirque. Le problème, c'est d'aimer. Mais l'amour, vous comprenez, c'est du temps. La société a horreur du temps : les salariés surmenés du vide, comme dit Debord. Un bon écrivain est un spécialiste du temps. C'est là qu'il aime, qu'il peut partager son enfance avec d'autres enfances : partage de privilèges. Aristocratique, quel que soit le milieu social. Avec quelque chose d'incestueux, car il y a toujours de l'inceste dans l'amour, que voulez-vous. Ce sont des trucs comme ça que Stendhal cherchait passionnément. Le mot qui résume tout, c'est que c'est gratuit, l'amour : quel scandale !

Libération du 6 janvier 2011

 

Stendhal dans le miroir
Critique
Femmes et littérature : l'amour à Venise

Par PhilippeLançon


Philippe Sollers
Trésor d'Amour

Gallimard, 224 pp., 17,90 €.

Tout change et Sollers ne change pas : la littérature est un sommeil qui ne dort jamais. Lui, Sollers, on pourrait l'appeler : sa Permanence. En 1957, à 21 ans, il écrit son premier livre, Une curieuse solitude : «Au début de notre vie, nous demandons à l'amour ce caractère inhabituel, ambigu, étrange, où tout semble emprunté à une magique tradition.» Puis : «Et quand un livre se développe, parallèle à votre vie, l'influençant ou se laissant gonfler par elle, quand, par cette oscillation, on ne peut tomber ni dans le réel, ni dans l'imaginaire, n'est-ce pas cela la liberté ?»

Dans Trésor d'Amour, mais ce pourrait être n'importe quel autre livre depuis Femmes, 1983, c'est la même chose. Il écrit à propos de Stendhal : «C'est parce qu'il vit et qu'il écrit qu'il aime, et non pas parce qu'il vit et qu'il aime qu'il écrit. Il y a la vie, l'écriture, l'amour. Ou encore : l'amour naît de la vie qui s'écrit.» Et : «L'amour, c'est comme retrouver un parent perdu, son regard traverse la mort, et, avec lui, surgissent des foules de détails précis, formes, sons, couleurs, odeurs. Une femme vraiment aimée est brusquement la même qu'une autre, très différente, et qu'on n'oubliera jamais.»

Cigarette. En un demi-siècle, le style a changé : il a accéléré, raccourci, suggéré. Pickpocket à l'ouïe fine, Sollers a rejoint les trous de la dentelle et des poches crevées. Le discours demeure : l'amour et la littérature comme uniques essences, poumons, véhicules de liberté. Sollers est un enfant qui rêve qu'il s'appelle Sollers. Il se sert du personnage Sollers comme d'un cavalier à suivre, de mot en mot, de vie en vie, de femme en femme, de note en note, de cigarette en cigarette. Il est son principe et son exception.

Ni romancier, ni poète, ni essayiste, ni critique, mais un peu tout à la fois, ou presque rien si on ne l'aime pas, il est d'abord Sollers, un type qui n'existe pas sinon pour agacer tant d'autres, qui s'invente et se répète à chaque mot, comme le thème d'une sonate dont les reprises n'en finissent pas. Au passage, il s'imagine cette fois une jeune amante italienne, Minna, il attaque la femme américaine, le gros roman américain, une civilisation dont la «culture», la technique et le moralisme bourgeois éliminent l'art et la mémoire. Vieux dadas sollersiens ici un peu plus mordants, acides qu'à l'ordinaire. Il joue enfin, comme toujours, avec l'égotisme dont l'accusent ceux qui, en le lisant, ne pensent qu'à lui : «Le roman, c'est bien, mais l'observation de soi en train d'écrire, c'est mieux.»

Fouet. A chaque texte, le cavalier Sollers prend un canasson qui lui sert de miroir. Cette fois, c'est donc Stendhal. Il y a eu de bons livres sur Stendhal, un écrivain dont rêvent les écrivains. Sollers n'écrit pas un livre sur Stendhal, qu'il cite beaucoup, mais sur Sollers lisant, vivant, amendant, prolongeant Stendhal : conversation au galop, infinie, soumise et insoumise. Son fouet principal est les Privilèges, un petit texte en 23 articles que Stendhal écrit en 1840, deux ans avant sa mort. Il codifie sa toute-puissance imaginaire, comme un enfant bâtit son royaume. Article 23: «Dix fois par an, le privilégié pourra être transporté au lieu où il voudra, à raison d'une heure pour cent lieues ; pendant le transport il dormira.» Sollers écrit pour vivre les privilèges qu'il s'accorde. Il a 74 ans, 21 ans, il en a 7. Il jette l'encre dans sa cabane avec ses livres, ses tableaux, son Mozart, sa Venise, ses créatures, amoureux, sensible, solitaire, puisque «la solitude est devenue la seule aventure».

Philippe Lançon, Libération du 6 janvier 2011

 

Sollers

Stendhal pour allié, Le Magazine littéraire

 

Philippe Sollers

Artpress Philippe Sollers Trésor d'Amour

 

Le Point

Sollerstendhal, la conversation décisive

Sollers  Baltel / Sipa
Philippe Sollers © Baltel / Sipa

La rencontre de Sollers et de Stendhal était inévitable. Elle a enfin eu lieu. À Venise, of course...

Par JEAN-PAUL ENTHOVEN


Le merveilleux (rusé ? stratège ? aérien ? libertin ? musical ?) Philippe Sollers a déjà fréquenté du beau monde : hier, Vivant Denon, Voltaire, Casanova, Nietzsche, Sade, Dante ou Rimbaud ; demain, peut-être, Schopenhauer (improbable), Proust (pas sûr) ou Spinoza (encore moins sûr). En attendant, il vient de faire une halte prévisible en stendhalie où, plus Bordelais que jamais, il a rencontré Arrigo Beyle, alias Stendhal, ce Milanais qui lui ressemble par bien des aspects. Ladite rencontre s'est tenue à Venise, entre Salute et Zattere. Les deux complices d'occasion y ont échangé, par-delà le temps, quelques informations d'importance sur leurs époques respectives, sur la "guerre du goût" et, de proche en proche, ils en sont arrivés à la seule affaire qui vaille : l'amour. Pas l'amour blabla, ni l'amour pub, ni autres "infinis à la portée des caniches", mais le Vrai Amour, lucide et salvateur. Pour cette conversation décisive, ils ont choisi le décor d'un "plus que roman", c'est-à-dire d'un récit où l'on raconte une histoire sans la raconter et où l'on pense sans prendre congé de l'imagination. C'est très tonique. Intelligentissime. On tourne les pages. Grande fraîcheur. On se sent bien.

Précisons : dans ce Trésor d'Amour, un homme selon Sollers - plutôt invisible, mozartien, un peu espion - a l'habitude de retrouver, à Venise, une certaine Minna Viscontini, descendante directe de la fameuse Métilde qui, jadis, fit beaucoup souffrir le cher Stendhal. Ils habitent un appartement derrière la Dogana - ce sera tout pour la mise en scène. Entre cet homme et cette femme, une relation intéressante, faite de mouvements et d'attachements, de silences, de promenades propices au balayage du vrac qui agite notre modernité. Stendhal, le merveilleux (trop enrobé ? impuissant ? génial ? égotiste ?) Stendhal se mêle à leurs ébats, discute, se souvient, intervient, montre sa correspondance et des pages immortelles de son Journal. La paix règne sur le "plus que roman" qui s'ensuit. Jamais Sollers ne s'est montré plus pacifié. Plus clairvoyant. Il s'amuse, se tait, réfléchit. Stendhal lui va bien.

Le privilège des affinités

Car, entre Philippe et son nouvel ami, les affinités ne manquent pas : passion des "nuances vraies", des pseudonymes, du décryptage, de la clandestinité, etc. L'un et l'autre se savent, pour des raisons différentes, immergés dans l'inévitable mélasse démocratique et n'aspirent qu'à être lus, plus tard, par une poignée de happy few triés sur le volet. Le succès ? Les gros tirages ? La frime Grandécrivain ? Ça n'est pas leur drogue, et ils s'arrangent de l'incompréhension qu'on leur témoigne. Ils préfèrent organiser leurs trafics d'esprit en retrait, dans des zones d'intensité peu prisées par les moeurs dominantes. L'amour, précisément, est l'une de ces zones. Encore faut-il s'entendre sur ce Trésor dissimulé sous d'innombrables pavillons de complaisance - et tel est bien le sujet de ce livre.

Quant à Minna, elle est la partenaire idéale : proche, distante, fidèle, libre. La juste matière première d'une "passion fixe", d'un "amour-goût". En zoologie stendhalienne, elle est plutôt du côté de la très vivante Sanseverina que de la morose-romantique Clélia. Peut-on concevoir meilleure promesse de plaisir ?

Sur tous ces thèmes, Sollerstendhal brode et étincelle : l'avenir de l'homme, celui de la femme, de la littérature, de la politique, de la solitude, de la musique, de la séduction, de la religion (Sollers le catholique, sur ce point, se contorsionne un peu pour coïncider avec Stendhal le prêtrophobe), des sentiments et, même, du temps forment ici la matière d'un livre rare et joyeux. Les amateurs de Privilèges seront, de surcroît, comblés par les mille variations lumineuses qui voltigent en arabesques autour du vieux programme beyliste : "SFCDT" (Se Foutre Carrément De Tout). Qui dit mieux ?

 

Le Point n°2001
20 janvier 2011

 

Philippe Sollers
TRÉSOR D'AMOUR