Philippe Sollers

 

 

SUBVERSION DE VOLTAIRE

 

 

Voltaire Le Heros de Ferney au Theatre de Chatelaine, Thomas Orde, 1772

Voltaire Le Heros de Ferney au Theatre de Chatelaine, Thomas Orde, 1772

 

 

Le Traité sur la tolérance est l'un des livres les plus vendus depuis le début de l'année. Ce serait un effet du drame survenu à Charlie Hebdo. Qu'en dites-vous?

 

Il faut se demander pourquoi les Français ont l'air de se réveiller. On dirait qu'ils découvrent Voltaire. Qu'ils l'aiment tout à coup. Mais les Français n'aiment pas Voltaire, vous savez... Ce sont les Anglais qui l'apprécient le plus, notamment pour son ironie. La Voltaire Foundation de l'université d'Oxford a publié ses œuvres complètes commentées ainsi que son énorme correspondance en treize volumes à la Pléiade. En France, c'est différent. Voltaire est trop moqueur, trop irrévérencieux, trop remonté contre l'Église pour les gens de droite. Quant à la gauche, elle lui reproche d'être déiste, rusé, d'avoir fréquenté les puissants et d'être mort riche. On l'encense aujourd'hui parce qu'il attaque avec virulence le fanatisme et défend la tolérance. Mais si on le loue pour son Traité, ça s'arrête là. Tous oublient son ironie, ses sarcasmes, ses combats. Cette manière de faire semblant d'adhérer à la bêtise pour mieux la ridiculiser. L'ironie! Elle est plus aiguisée que le blasphème...

 

Vous voulez dire qu'on oublie le Voltaire en lutte, plume à la main, contre les dévots, l'arbitraire, les juges?

 

On oublie que Voltaire s'est battu toute sa vie, qu'il devait vivre à Ferney, près de la frontière suisse, pour éviter d'être arrêté ; qu'il s'élevait contre l'Église et le pouvoir royal ; qu'il dénonçait des décisions de justice injustes. On nous présente un Voltaire tolérant, allégé, décaféiné, mettant tout le monde d'accord, alors que c'est un combattant perpétuel, plein de mordant. Roland Barthes le dit bien dans sa préface aux Romans et contes : « Nul mieux que lui n'a donné au combat de la Raison l'allure d'une fête. Tout était spectacle dans ses batailles : le nom de l'adversaire, toujours ridicule, la doctrine combattue, réduite à une proposition (l'ironie voltairienne est toujours la mise en évidence d'une disproportion); la multiplication des coups, fusant dans toutes les directions, au point d'en paraître un jeu, ce qui dispense de tout respect et de toute pitié. » Il faut le rappeler, Voltaire a mené un combat politique, intellectuel, jusqu'à la fin. Il était extraordinairement intolérant avec la bêtise et la tyrannie. Pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance, voilà Voltaire !

 

Philippe Sollers, L'Infini n°25 VoltaireL'Infini, Printemps 1989

 

Voltaire ne pourfend pas seulement l'intolérance, c'est cela?

 

La tolérance vendue à l'heure actuelle, c'est la fadeur. C'est l'adhésion à une sorte de neutralité philosophique, sans mener le combat intellectuel contre le fanatisme, en s'attaquant aux textes religieux eux-mêmes, à la Bible, au Coran, à leurs interprétations. Cela devient un concept bourgeois. Cela confine à la soumission. Voltaire est un insoumis. Il est en fureur contre l'intolérance. Il pourfend les dévots, il les raille, les tourne en dérision. Imaginez ce qu'il aurait écrit sur le Coran aujourd'hui, lui qui a écrit De l'horrible danger de la lecture (1765), prétendument rédigé par « un mouphti de l'empire ottoman » décidé à interdire les livres et l'imprimerie. Voltaire étudie l'adversaire, c'est toute sa force. Il se renseigne. Sa documentation est extraordinaire. Il se serait renseigné sur toute l'histoire de la religion musulmane, j'en suis sûr. Qui sont les sunnites? Les chiites? Les alaouites? Quels sont les points saillants et absurdes des doctrines? Et qui est cet Ali, gendre du prophète ? Pourquoi s'entretuent-ils? Pourquoi tout cela est devenu ingérable? Et je l'imagine bien commentant les vidéos qui vous présentent le soir vos égorgements préférés. Il manque Voltaire, là!

 

Mais sur l'islam, n'a-t-il pas écrit quelques textes fameux?

 

Souvenez-vous, dans Candide, Pangloss arrive à Constantinople et entre dans une mosquée. Là, il croise « un vieil imam » et « une jeune dévote, très jolie, qui disait ses patenôtres ». La jeune femme laisse tomber son bouquet, Pangloss le lui rend « avec un empressement respectueux » quand l'imam s'aperçoit qu'il est chrétien. Il est aussitôt condamné « à cent coups de lattes sur la plante des pieds » et « envoyé aux galères ». N'est-ce pas merveilleux? Très incisif. En quelques lignes tout est dit. Voltaire a un sens aigu de la formule assassine. N'oublions pas non plus sa pièce Le Fanatisme, ou Mahomet le prophète (1741) où il n'hésite pas à mettre en scène Mahomet qui déclare : « Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ; il faut un nouveau dieu pour l'aveugle univers. » Dans ce texte, il s'en prend aussi, en sous-main, à la religion catholique. Car il se méfie de toutes les religions. Dans son Traité sur la tolérance, il écrit à leur propos : « Elles ont toutes le même bandeau sur les yeux quand il faut incendier les villes et les bourgs de leurs adversaires. »

 

Il analyse aussi très bien le fanatisme...

 

Il en parle comme d'une maladie de l'esprit, « qui se gagne comme la petite vérole », et ajoute : « Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. » Il décrit les crises de folie causées par la foi : « Je les ai vu ces convulsionnaires. Je le ai vus tordre leurs membres et écumer. Ils criaient : il faut du sang! » Il est tellement désarmé par eux qu'il se demande : « Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? » Remarquez combien « égorger » pour plaire à Dieu prend aujourd'hui une connotation réaliste. Il ajoute encore, ce qui montre combien il voit juste, que ce sont « les fripons » qui conduisent les fanatiques. Nous le voyons bien avec l'État islamique qui rançonne, pille, fait du trafic de drogue et d'antiquités...

 

Il n'est pas tendre non plus avec les chrétiens et les « dévots »...

 

Ici encore, il attaque en connaissance de cause. Il étudie avec passion ne serait-ce que la Bible, qui est sa cible constante. Personne n'a lu autant la Bible que Voltaire. Il dégage de ses lectures une critique de fond, il en explique les principes implicites, comme celui d'affirmer : « Monstre, tu n'as pas ma religion, tu n'as donc point de religion. » Il développe aussi une réflexion qui annonce la laïcité : « Ces gens-là sont persuadés que l'Esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois. » Il rappelle les égarements des chrétiens pendant les croisades, « qui dépeuplèrent l'Europe », et les massacres de la Saint-Barthélemy, « quand les bourgeois de Paris coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces leurs concitoyens qui n'allaient pas à la messe ». Pourrait-on revivre cela un jour en France? On peut se le demander. Il a encore cette formule admirable qu'on devrait distribuer partout et pas seulement chez les croyants : « Ils se sont fait dévots de peur de n'être rien. » Savez-vous que toute sa vie, pour manifester sa fureur contre « l'infâme », Voltaire s'est mis au lit à chaque anniversaire de la Saint-Barthélemy.

 

Parlez-nous du Voltaire qui combat l'injustice...

 

Il signe sous des faux noms, il rétablit la vérité des faits, il envoie des lettres officielles ou clandestines, il prend des risques, parfois il demande à ses amis de brûler ses lettres de crainte qu'elles servent de prétexte « pour l'envoyer au bûcher ». Voyez comme il s'engage, en 1766, pour défendre ce malheureux chevalier de La Barre. Âgé de 17 ans, le jeune homme a été torturé, a eu la langue tranchée, puis a été décapité et brûlé parce qu'il n'avait pas enlevé son chapeau devant une procession, chantait des chansons « impies » et lisait... le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Courageusement, Voltaire écrit un récit de l'affaire pour rétablir les faits, il dénonce la disproportion entre le délit et la condamnation, il s'en prend aux juges, au parti des dévots. Mais le chevalier est brûlé. Pour montrer toute l'horreur et l'absurdité de cette exécution, Voltaire écrit dans l'article « Torture » du Dictionnaire philosophique cette phrase terrible : « Ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête. »

 

Voltaire est pourtant déiste - la gauche le lui a assez reproché. N'est-ce pas contradictoire?

 

Certes, il s'en prend plus aux fanatiques et aux dévots qu'à Dieu. À la fin du Traité sur la tolérance, il adresse une prière à Dieu : « Tu ne nous a point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger. » Il nous dit encore, avec son ironie singulière : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. » C'est une hypothèse osée pour l'époque, qui ne se prononce pas sur l'existence de Dieu. C'est l'idée de « la religion naturelle » défendue par certains encyclopédistes, où la raison est considérée comme la « lumière naturelle ». En même temps, Voltaire répète que la raison a, et aura toujours, très peu de partisans, qu'ils seront toujours persécutés. Il est très pessimiste. Et toujours moqueur. À Ferney, il fait détruire la chapelle jouxtant le château, afin de l'agrandir. Devant les protestations, il la fait reconstruire et fait graver une plaque à l'entrée : « Deo erexit Voltaire » (Voltaire érigea pour Dieu). Ici encore, quelle ironie! Voltaire joue à Dieu pour Dieu. Et puis cet « erexit » si drôle. Imaginez la formule écrite sur un billet, comme ils font sur les dollars aux États-Unis...

 

Que dire du Voltaire, figure des Lumières françaises?

 

On avance que tous les Français voulaient, espéraient les Lumières, l'esprit rationnel, la critique du pouvoir royal exorbitant, des abus religieux, de la superstition. Mais ce fut l'activité d'un petit groupe très actif, « un petit troupeau » comme Voltaire disait, séparé « des fripons des fanatiques et des imbéciles ». Ce sont les encyclopédistes, les athées, Diderot, d'Alembert, d'Holbach, Helvetius et quelques autres. Il suffirait d'être douze (quelqu'un en effet a déjà fait quelque chose avec treize moins un...). Ce sont des aventuriers intellectuels, poursuivis par le pouvoir, dont les œuvres sont condamnées à être brûlées par le Parlement, qui sont obligés de s'exiler. Un grand philosophe a fait un éloge dithyrambique des Lumières françaises. C'est Hegel. Il entre en 1788 au séminaire de Tübingen, partage sa chambre avec Hölderlin et Schelling, tous trois se passionnent pour la Révolution française, lisent Voltaire et les encyclopédistes, et rejoignent les cercles révolutionnaires. Hegel est conquis par l'énergie considérable des Français, qui sont capables à la fois de théoriser les Lumières et d'agir en conséquence. En même temps, pour lui, les révolutionnaires français n'arrivent pas à penser leur révolution. Ils ne comprennent pas, comme il le fera plus tard dans la Phénoménologie de l'esprit, qu'à ce moment la raison s'incarne dans l'histoire, l'État de droit s'installe. Bon, la Terreur l'inquiète quand même... Un autre grand philosophe allemand admire Voltaire, en qui il voit « un grand seigneur de l'intelligence » et « un des plus grands libérateurs de l'esprit », c'est Nietzsche, qui lui dédie Humain, trop humain (1878).

 

Qui pourrait être dit « voltairien »? Charlie Hebdo ?

 

Quatre millions de personnes dans les rues contre le fanatisme, pour protester contre l'assassinat de caricaturistes, de gens ouverts et gentils comme Cabu, cela rassure. Mais j'ai envie de dire : Voltaire n'est jamais caricatural. L'ironie n'est pas caricaturale. Elle ne blasphème pas. C'est un poison lent, efficace, qui s'occupe des centres nerveux de la maladie qu'est le fanatisme. Comment être « voltairien »? Il faudrait être à la hauteur de l'ironie et du style de Voltaire. Charlie Hebdo perpétue l'anarchisme français. C'est la tradition anticléricale des anarchistes et socialistes utopistes, des Proudhon et des saint-simoniens, un courant très profond en France. Charlie est de ce côté-là. Il faut relire la critique du jeune Marx, Misère de la philosophie (1847), sur Proudhon. Il se moque de son côté petit-bourgeois et de sa faiblesse théorique. Nous en sommes un peu là aujourd'hui. On fait de la caricature, mais on ne fait plus de grande philosophie. Montrez-moi les penseurs français qui décryptent ce temps. On voit beaucoup de philosophes apeurés, des philosophes pour croisière, mais quels sont ceux qui pensent l'époque? On s'étonne que le Front national et le fanatisme progressent. Mais que leur oppose-t-on ? Des caricatures. Est-ce que le fascisme français, le pétainisme, le nationalisme français ont été analysés à fond? Non. Est-ce que le politiquement correct et l'anti-politiquement correct ont été analysés à fond? Non.

 

Et que dire de cette culpabilité française, de ce déclinisme?

 

Voltaire en rirait ! Ce sont les Français qui ressentent ça. Ce ne sont pas les Allemands, qui se portent bien, les Italiens, qui s'en foutent, ni même les Espagnols. La mondialisation les frappe, et les Français ont peur. Ils craignent de n'être plus une grande nation, le pays de la grande révolution... et de Voltaire. Ils se disent que Voltaire et les Lumières, l'esprit français, la République ont échoué, si le fanatisme revient, les religions progressent. Prenez ces jeunes attirés par le fondamentalisme. Le social, la pauvreté, l'ostracisme n'expliquent pas toutes ces vocations. Beaucoup de ces jeunes exaltés ont fait des études, ils sont séduits par les textes, ils veulent croire. Les Français montrent beaucoup de désinvolture sur ces questions, ils croyaient avoir dépassé tout ça, en avoir fini avec l'intolérance. Depuis les attentats, ils comprennent que non. Cela les traumatise. Quatre millions de personnes ne descendent pas dans la rue par hasard. Et s'ils se mettent à relire Voltaire, tant mieux, mais je crois que c'est plus grave...

 

Plus grave?

 

Qui prend encore le temps de lire? Comment résister autrement à la mondialisation et aux idées dévotes et fanatiques? Comment conserver notre force intérieure, tous les combats menés par Voltaire, les Lumières, tant d'autres, sans lire? Pourquoi les Français ont-ils si peur et se replient sur eux-mêmes? Ils n'entraînent plus le muscle de l'esprit. Ils ne lisent plus. Ils ne réfléchissent plus. J'ai des amis qui me disent : « Je vais en Chine, j'emporte ma tablette, je vais lire Voltaire dans l'avion. » Mais dans l'avion, ils ont regardé le film et relu leurs mails. Étonnez-vous après qu'il y ait du fanatisme dans l'air. L'ignorance croissante, l'éradication de l'histoire à l'école, l'illettrisme galopant, la misère de la philosophie, il faut remédier à tout cela. On parle du service civique, de réapprendre à lire, il serait temps ! Pire, même les gens qui lisent un peu, qui ont lu ou qui savaient lire, oublient ce qu'ils ont lu. Et la plupart de ceux qui lisent encore, ne lisent que des yeux, alors qu'il faudrait, vous savez, lire chaque matin un extrait de la correspondance de Voltaire, et il faudrait le lire le crayon à la main !

 

 

PHILIPPE SOLLERS

Entretien avec Frédéric Joignot

LE MONDE

2015

 Philippe Sollers - Voltaire  Ferney

 

 

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