Philippe Sollers, Le Nouveau, roman, éditions Gallimard, parution : 7 mars 2019

 

 

Philippe Sollers LE NOUVEAU

un film de G.K.Galabov et Sophie Zhang

 

 

extrait

Mao, Andy Warhol, 1972
Mao, Andy Warhol, 1972
 

 

  TIMONIER

 

 

 

  Un timonier, en termes de marine, est celui qui tient le gouvernail d'un navire. Son rôle est donc essentiel, surtout pendant des tempêtes ou l'approche des côtes, avec leurs récifs. Combien de naufrages évités grâce à un bon timonier! Il y en a eu des dizaines de milliers sur toutes les mers et les océans du globe. Ici, je ne peux que penser à mon arrière-grand-père, Henri, que je vois, soudain, à bord du Nouveau balayé par l'écume. Pensait-il à sa belle Irlandaise, Edna, au milieu des hurlements du vent et des vagues ? Sûrement. Vivement le calme du retour à Bordeaux.

 

  Un révolutionnaire conséquent du XXe siècle, hautement criminel, avec une personnalité très étrange, a mené, contre l'argent, une guerre radicale. Il n'a certainement jamais lu aucune pièce de Shakespeare, mais on l'a pourtant surnommé « Le Grand Timonier ». C'est ce foutu Mao en personne, qui aimait répéter, par gros temps, en tenant la barre : « Le chemin est tortueux, mais l'avenir est radieux. »

 

  « Grand Timonier », ça a quand même une autre gueule que « Petit Père des Peuples » (Staline), « Führer » (Hitler), « Duce » (Mussolini), « Caudillo » (Franco). À la rigueur, on pourrait comprendre qu'un jeune homme d'autrefois, épris de navigation risquée, ait préféré le marin aux autres pénibles vociférateurs terrestres, sans parler d'un vieux maréchal de France (Pétain) à la voix chevrotante. On réprimandera sévèrement ce jeune homme irresponsable et romantique avant de lui trouver, bien plus tard, des circonstances atténuantes (mais pas trop) pour ses qualités littéraires. On censurera le plus possible certains de ses livres, et surtout sa revue décalée, Le Nouveau. Pas un mot dans la New French Review bien sûr.

 

  Shakespeare est une vitamine de choc. Une simple capsule, et tout se remet en place. Vous observez sans trembler des ouragans dévastateurs, où les vents soufflent à plus de 350 kilomètres à l'heure, arrachant tout sur leur passage, les arbres, les toits, les bateaux les maisons. Des vagues de 10 mètres de hauteur finissent le travail de destruction, avec des inondations catastrophiques. Le dérèglement climatique renvoie aux oubliettes le timonier surhumain. Vous ajoutez à cela le déluge permanent de la publicité et la télévision en direct, et vous pouvez considérer la vieille tortue Mao comme un vestige du cirque d'antan. Non seulement l'argent n'a pas disparu, mais il est le cataclysme même.

 

  J'ai devant moi l'ancien petit livre rouge de Mao, édité en français en avril 1968. II fallait être drôlement allumé, ou partisan d'un canular mondial, pour soutenir les propositions suivantes :

  « S'instruire sans jamais s'estimer satisfait, et enseigner sans jamais se lasser, telle doit être notre attitude. »

   « Notre méthode principale, c'est d'apprendre à faire la guerre en la faisant.»   « Sur une feuille blanche, tout est possible, on peut y écrire et y dessiner ce qu'il y a de plus nouveau et de plus beau. »

 

  Aucun doute : ces instructions sont préférables à celles du Coran, et vont beaucoup plus loin, dans leur débilité apparente, que toutes les injonctions réactionnaires, à commencer par les élucubrations des pseudo-penseurs de la Silicon Valley. Vous m'objectez aussitôt que le Grand Timonier a échoué sur toute la ligne en produisant des dégâts considérables. Mais supposez que, selon les lois implacables de la dialectique, il se soit transformé en son contraire pour arriver à une forme inouïe de capitalisme nouveau. C'est toujours lui, son selfie à la main, qui ne pouvait compter, à l'époque, que sur 600 millions de Chinois. Ils sont aujourd'hui plus du double. Qui vivra verra, qui rêvera vivra.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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