Philippe Sollers

 

R.B.

 

La plus forte des transgressions, celle du langage. »

 

 

  Ce qui frappe d’abord, dans le travail de R.B., c’est sa stratégie. Combat sans emphase, régulier, coupant, continu pour une rationalité éveillée, contre ce qui semble toujours à travers le temps, provoquer chez lui la même nausée : l’empoissement, le graisseux, l’à peu près, le « ni-ni », le tiers non exclu, le stéréotype, la périphrase, l’hyperbole, la frivolité, l’évitement critique. La dérobade est dénégation : elle fonde l’appréciation mécanique, le détour non-pensé de langage qui vient exposer un sujet dépendant, rivé viscéralement au réflexe qui l’a limité. R.B., au contraire, s’expose : élégance ponctuelle, en creux. Il arrive à l’heure, est capable de transformer son poids assez vite, s’ennuie rapidement, n’a jamais l’air de s’amuser trop, se souvient. Il est le contraire de l’universitaire ou de l’écrivain tapageurs, toujours disposé à parler des « affaires » du petit milieu du savoir et de sa performance narcissique : avancements, rétrogradations, influences, carrière. Il ne s’intéresse pas forcément à ses contemporains (et, donc, ne les hait pas sur commande). Rien du voyageur intellectuel de commerce, bien connu dans nos régions qui, ayant à son actif tel ou tel « acquis » scientifique, l’incarne jusqu’à l’angoisse, sort de sa serviette les articles publiés sur lui, gère spasmodiquement son influence sur un fond perceptible de chantage à la renommée internationale. Nous sommes habitués à ces figures rotatives et abusives de savants cosinus : rêves de dictatures éphémères, désir à peine dissimulé de revanche sur las amis de jeunesse qui, eux, en « faisaient ». Quoi ? De la « littérature », de la « poésie ». R.B. doit déplaire – a déplu, déplaira – de façon automatique à trois types d’exploitants idéologiques : l’écrivain inspiré, « l’artiste » ; le prof borné ; le savant-surmoi. Autrement dit : à trois discours sans recul, sans la retenue qui dédouble. Cette manie courante, orale, intestinale, R.B. l’appelle : le « vouloir-saisir ».

 


  Il écrit d’une large écriture bleue, aérée. Syntaxiquement musicale. Sans surcharges, sans inutilités. Ce n’est pas lui qui, d’une théorie plus ou moins laborieusement bricolée, tirerait une méthode passe-partout, une sorte de clé des textes. On connaît l’astuce : la grille minimale, retouchée par à-coups et, venant des quatre coins d’une mémoire qui n’a plus, depuis longtemps, à se justifier, les « illustrations », soi-disant probantes. Fragments poétiques, proverbes flottants, dictons, comptines, réminiscences : la panoplie du cosmopolitisme critique. Du cosmoapolitisme. R.B. n’est pas cosmopolite, mais réellement, fondamentalement, pluriel. Y a-t-il tellement de sujets-mouvants ? Chez lesquels on ne rencontre pas la moindre trace de : racisme, xénophobie, nationalisme, bref, d’hystérie? L’hystérique est l’anti-R.B. : ce qui ne retient pas son autre, celui (celle) pour lelaquelle il n’y a pas d’autre. R.B. ou l’anti-névrose. Disons qu’il est inflexiblement, naturellement, démocrate. Tout ce qui, à l’endroit ou à l’envers, est imprégné de fascisme, le plus souvent sans le savoir, sans pouvoir le savoir (c’est-à-dire en le projetant au besoin sur autrui), ne peut que le trouver contre. R.B. contre le « vouloir-saisir » : ce pourrait être une bande dessinée. Le petit-bourgeois français s’y verrait simplement congédié par une liberté de langage: crispé, réactif, aigri, transférentiel, innombrable, seul, il défilerait, profil crayonné par Daumier, devant un lieu vide sur lequel il ne pourrait s’empêcher d’exhaler sa rancœur. Son nom ? Picard, Appel-Muller, Barberis, Mounin, j’en passe et des meilleures. Réactionnaires, conservateurs, idéalistes, ex-jdanoviens, révisionnistes, réformistes, c’est au fond le même recrutement dans un pays où l’université, devenue la poubelle du Capital, passe de plus en plus à son concurrent politique et économique, mais allié et de plus en plus gestionnaire idéologique : le futur révisionnisme monopoliste d’État.

 


R.B. test projectif. R.B. déclencheur et anti-censeur. Réserve, ténacité, flexion rentrante, voix neutre, qualité de blanc. Blanc aufklärung, blanc-marge-ironie, couleur de ce qu’il y a d’audible dans la couleur. R.B., ou la vigilance auto-critique : ce qu’il nous renvoie, c’est sa propre auto-surveillance, sa posture auto-analytique prête à répéter chaque nœud d’excès, chaque symptôme, chaque engorgement. Ici, protestantisme, mais tempéré, vidé, japonisé. Si la France avait connu un parti révolutionnaire prolétarien ouvert à la lutte idéologique – et, donc, faisant progresse le marxisme-léninisme, produisant ses propres intellectuels et ralliant les intellectuels progressistes sur une base critique -, nul doute que R.B. aurait eu sa place dans ce parti, y aurait renforcé ses qualités les plus spécifiques. On ne l’imagine pas, en effet, coincé dans le conformisme du post-stalinisme français : d’un côté l’ouvriérisme-populisme, de l’autre l’hyperbolisme « poétique », l’empirisme et l’emphase, l’évolutionnisme sectaire et le culte ampoulé de la vedette lyrique. Alliance logique où il serait naïf de voir un antagonisme : bel et bien une complémentarité organique, un système de parenté objective. Le dogmatico-révisionnisme est le partenaire naturel d’un régisseur d’autant plus répressif qu’il évite soigneusement de se donner pour tel : le masque libéral. Le dogmatico-révisionnisme, le libéralisme bourgeois, imposent un éclectisme sélectif: tout est permis, sauf l’extrême-gauche ; tout est permis, sauf l’exposition dialectique des contradictions ; tout est permis sauf la Chine ; tout est permis sauf la secousse théorique ; tout est permis, sauf la science du sexe et de son discours. Le dogmatico-révisionnisme, le libéralisme répressif, unité à entrisme réciproque de l’hégémonie idéologique réaliste, après la grande peur de Mai 68, par la bourgeoisie monopoliste et l’actuel parti révisionniste français, est un système paternaliste clivé, à forclusion psychotique, sublimation automatique, censure au coup d’œil, scotomisation, rabâchage de chaque point faible de l’invention en cours. Bref, le piège à cons de la petite-bourgeoisie française hexagonale et de provincialisme hyper-familial. France, degré zéro : rien de plus répressif, aujourd’hui, que ce nationalisme à la petite semaine, enfermé, sourd, mythique, ronronnant, incurieux de tout.

 


  Nous sommes ici sur la trajectoire qui va de Mythologies à l’ Empire des signes : de la «francité» au haïku. Autrement dit, pour R.B., l’histoire d’une longue impatience, d’une longue marche irritée à travers le plein prétentieux, surchargé, décadent de notre culture. À travers le notariat culturel et son obsession « d’héritage ». À travers la haine viscérale, de l’étranger de l’étrangeté, de l’altérité, de l’umheilich. À travers le fétichisme (écrivons-le plus lisiblement : foetichisme) que R.B. a contribué plus que tout autre, plus qu’aucun formaliste, à éclairer, à tourner. Le petit-bourgeois, à qui R.B. a infligé une blessure narcissique sévère, c’est avant tout le foetichiste, l’envers matriarqué du patriarcat, le dévot, le conformiste, le gentil pervers, défenseur, comme dit Lacan, de « la foi ». Celui pour qui l’Autre doit être bouché et maintenu coûte que coûte dans son existence fictive, garant du néant de l’autre. En un sens, la femme dans l’homme, l’homme dans la femme, la grande mystification qui permet de dissimuler une homosexualité de base sous divers déguisements changeants : de « l’amour » et du « couple » à la « fraternité virile » ; de la femme sublimée à la femme objet ; de l’homme en jupons invisibles à la mère phallique. Que veut l’hystérique ? dit encore Lacan : un maître sur lequel elle règne. Là encore, exclusion des types suivants : la femme égale de l’homme (et non pas hyper-valorisée ou rabaissée, non pas partenaire d’un homme castré, non pas fétiche garant des rapports entre hommes). L’homme égal à n’importe qui, l’anti-maître, l’anti-père, l’analyste actif. Faut-il dire le joueur ? R.B. écrit magnifiquement de Sade : « Le couple qu’il forme avec ses persécuteurs est esthétique : c’est le spectacle malicieux d’un animal vif, élégant, à la fois obsédé et inventif, mobile et tenace, qui s’évade sans cesse et sans cesse revient au même point de son espace cependant que de grands mannequins raides, peureux, pompeux, essayent tout simplement de le contenir (non de le punir : ceci ne viendra que plus tard). » Sade ? l’extrême raison. Que dit Sade de l’obstacle dressé devant lui ? « Prisonnier bien plus au nom de la raison et de la philosophie des lumières, parce qu’ayant voulu traduire dans les termes du sens commun ce que ce sens doit taire ou abolir pour rester commun, sous peine d’en être lui-même aboli… » (voulez-vous relire cette phrase ?).

 


 R.B. s’intéresse – s’est intéressé ? à la linguistique, la sémiologie etc... Devançant, et de loin, la mode (dont il ne faut pas oublier qu’il a écrit le système). Comprenant avant tout le monde quelle serait la nouvelle base des recherches « littéraires », y compris pour un nouveau bavardage. Le point remarquable, cependant, c’est qu’au lieu d’essayer d’imposer un universitarisme à illustrations rétroactives, il a pensé et pense sa pratique en fonction de l’avant-garde de son temps (d’où : « nouveau roman », etc., première manifestation d’un renouveau de l’activité d’avant-garde en France, vite désamorcée, d’ailleurs, transformée rapidement en gadget de plus en plus ancien, en entreprise de marché éditorial dans la mi-nuit de l’éclectisme où tous les changes sont gris). Avant que les formalistes russes fassent dans le on-dit général le ravage que l’on sait (précipitation substitutive, tel était le vide ; recyclage intensif des profs débordés), R.B. indique, découpe, tient la position juste. Il aperçoit vite, s’agissant de littérature, les limites technocratiques et néo-positivistes du mouvement : le petit exercice, désormais traditionnel, phonologico-grammatico-métrique n’est pas pour lui. Non qu’il soit inutile, certes, certes. Mais de là à l’ériger, retour scolastique, vous plaisantez. La littérature est d’abord une question idéologique, sans doute LA question idéologique : elle a son versant science, c’est entendu, mais la centrer sur sa formalité scientiste est un geste idéologique dont on aperçoit de mieux en mieux les données non-dites : anti-philosophiques, anti-freudiennes, anti-marxistes. Oui, il faut défendre la matérialité du langage, un certain « formalisme », etc. contre les prêchis-prêchas de l’indécouvrable et de l’indicible eux-mêmes portés par le sociologisme vulgaire ; non, il faut refuser la rentrée des classes qu’un monopole abusif du discours universitaire voudrait prononcer : répression du sujet, de l’histoire et du problème le plus urgent aujourd’hui : du sujet-langage dans l’histoire. R.B. défend, d’instinct, la subversion lacanienne contre les vieillerie néo-kantiennes et néo-cartésiennes du formalisme de papa, arrêté sur son modèle de langue minimale, incapable d’entrer réellement dans l’analyse du discours (quand ce n’est pas pour réinjecter du « subliminal » à la place du sujet clivé). C’est également à R.B. que l’on doit, sans qu’on puisse dire qu’il ait jamais été « marxiste », une offensivité critique qui est l’esprit même (sinon la lettre tuante) du marxisme. Enfin, d’abord et surtout, la littérature comme pratique, procès, expérience propre, et non plus comme colonie d’une méta-théorie. C’est l’essentiel : avec R.B., cet objet nouveau entre vivement en scène, résiste à toutes les attaques de réduction, entame son surveillant métaphysique, s’amplifie, ronge, creuse, s’approfondit. D’où la solidarité de R.B. avec la nécessité d’ébranlement produite par l’avant-garde. Voyez les autres : au fond, sur la littérature, peu de choses. Quelques traits généraux, fluents, sur la fonction poétique et le côté palpable des signes (mais qui palpe ? là est la question), sans Freud, évidemment ; quelques poussées timides du côté du sujet de l’écrit (même Lacan, sur ce point, reste faible, relisez son texte sur le Gide de Delay, prendre Delay au sérieux, tout de même ; et quant à Sade, du très bon Lacan, mais où est passée la masse du discours sadien ?). Au fond, donc, en général, néo-classicisme ou aperçu diagonal de l’avant-garde d’il y a quarante ans : la somme de ces aveuglements éclectiques pourrait donner, sur la scène idéologico-politique, une formation de compromis idéale classico-modernisto-régressive, disons Aragon. R.B. n’a pas ces naïvetés historiques : la littérature, pour lui, est un champ complet, relié aux autres champs de la pratique sociale, pas un « en plus décoratif, pas le violon d’Ingres du linguiste, du mathématicien, du psychanalyste, du sociologue, du philosophe. Un monde matériel à développement différentiel. Une question non subordonnée, nouvelle, lieu de mise en abîme du savoir lui-même. Ce qu’elle a toujours été sans savoir le dire ? Ce qu’elle est enfin dans son histoire fondée. « Ce qui est nouveau, c’est une pensée… qui cherche… à savoir comment le sens est possible, à quel prix et selon quelles voies » « Changer les signes (et non pas seulement ce qu’ils disent), c’est donner à la nature un nouveau partage… et fonder ce partage non sur des lois «naturelles», mais bien au contraire sur la liberté qu’ont les hommes de faire signifier les choses » (1963).


Il faut relire le Michelet (1954), y repérer l’appréhension, le dégagement, de ce sujet historique pratiquant le langage comme sujet, comme histoire. « Le discours de Michelet – ce qu’on appelle le style – est précisément cette sorte de navigation concertée qui mène bord à bord, comme un poisson et sa proie, l’Histoire et son narrateur. » Michelet « prédateur », musicien rompu de la verticalité narrative, des « états intermédiaires de la matière », transformiste, liant, dérobé. Michelet-organe : «Les Rois et les Reines de Michelet forment une véritable pharmacie de l’écœurement. Ils ne sont pas condamnés, ils sont vomis. » / « L’acte surpris est en effet une dimension nécessaire à la représentation du corps humain dans l’Histoire.» La Femme, La Sorcière, La Mer, L’Insecte, Le Peuple… Bataille, R.B. ont, presque seuls fait ressortir la force retenue, détournée (signifiante, car, en signifié, Michelet reste bien un idéologue petit-bourgeois) qui s’agite ici ; ici, c’est-à-dire pour le champ français téléanesthésié d’aujourd’hui. Michelet voyeur, sensible à la cicatrice qui suinte derrière la machinerie historique : «La crise sanguine découvre la femme comme la mue terrible et nécessaire de certains insectes, elle est une ultra-nudité, elle fait de la femme un être sans coque et sans secret, aussi exposé qu’une fourmi sans carapace ou une chrysalide sans cocon.» (R.B.) Il faut relire, de Michelet, le passage sur la mâchoire fracassée de Robespierre. Qui a vu que, loin de la seule «analyse de textes», R.B. a capté, entre les lignes, l’ombre portée de Michelet, de Balzac, leur ressource fantasmatique ultime, leur ressort, leur « boîtier » ?

 


 R.B. n’a pas une conception chosiste du langage. Chosiste, c’est-à-dire à revers mentaliste ou spiritualiste. Rien de plus métaphysique, on le sait, qu’un certain matérialisme. L’important n’est pas d’abord et exclusivement le matérialisme, mais en quoi et pourquoi il est dialectique. De même qu’il y a une politique de l’écriture de Barthes (on a vu laquelle : l’anti-fascisme, la démocratie stricte, par opposition au magouillage libéral), de même sa pratique est implicitement dialectique. Théâtralisante. D’où son attraction, constante, vers Brecht. Proximité des noms propres, indice. Mais rapprochement évident des « caractères ». Passion contenue, froideur jouée, l’orient, la sentence, le jeu des renversements, les mutations, l’immanence. Dès 1955 : « Pour Brecht, la scène raconte, la salle juge, la scène est épique, la salle est tragique. Or, cela c’est la définition même du théâtre populaire.» / « Ce qui n’est pas le procès d’un quelconque style dramatique qui est en jeu, c’est la conscience même du spectateur, et par conséquent son pouvoir de faire l’histoire» / « Il nous faut désormais un art de l’explication et non plus seulement un art d’expression » / « Le théâtre doit aider résolument l’histoire en en dévoilant le procès ». Qui ne voit que ces positions sont plus que jamais actuelles ? Simplement, depuis quinze ans, on peut dire que le travail brechtien, à travers le travail de l’histoire, de la lutte des classes, de la révolution mondiale, est sorti par l’intérieur du ghetto théâtral, occupe désormais une situation clé du champ symbolique, la scène interne et externe de la langue qui n’est plus ni littérature ni philosophique, qui invente un rapport nouveau entre littérature et philosophie, entre théorie et pratique : conception nouvelle, aussi, de la politique. Plus que dans sa dramaturgie même, c’est dans les textes théoriques de Brecht (cf. Écrits sur la politique et la société, livre que tout intellectuel révolutionnaire doit aujourd’hui étudier à fond, sans oublier le fait décisif – décisif face à la censure révisionniste qui fait suite, à l’envers, à la censure dogmatique – que Brecht a su reconnaître presque immédiatement l’importance de Mao Tsé-toung) que l’on peut reposer à nouveau la question d’une littérature d’avant-garde (le travail de langue étant, à chercher chez Joyce, symptomatiquement refoulé par la platitude «surréaliste»).R.B., 1956. : « Séparer le théâtre brechtien de ses assisses théoriques serait aussi erroné que de vouloir comprendre l’action de Marx sans lire le Manifeste communiste ou la politique de Lénine sans lire l’État et la Révolution » / « Il faut affirmer l’importance capitale des écrits théoriques de Brecht » / « Au fond, la grandeur de Brecht, sa solitude aussi, c’est qu’il invente sans cesse le marxisme. » On peut dire que c’est contre la double censure bourgeoise et jdanovienne que la tentative de faire connaître Brecht a dû lutter, de même qu’aujourd’hui ce serait contre la double censure monopoliste et révisionniste.


Toujours le même combat, donc, anti-métaphysique, contre l’écrasement utilitaire ou le séparatisme orné du langage, pour lier son procès à celui de la production réelle, au double registre dialectique de l’histoire, du sujet. « L’art révolutionnaire doit admettre un certain arbitraire des signes, il doit faire sa part à un certain « formalisme », en ce sens qu’il doit traiter la forme selon une méthode propre, qui est la méthode sémiologique… Tout art brechtien proteste contre la confusion jdanovienne entre l’idéologie et la sémiologie, dont on sait à quelle impasse elle a conduit. » Il faut ajouter maintenant : l’impasse serait tout aussi bien la conséquence de la confusion entre langage et idéologie que leur séparation, leur clivage. La langue est, et n’est pas, une superstructure : l’erreur, puis la correction stalinienne sont, de ce point de vue, deux symptômes du manque à la dialectique du dogmatisme en train d’accoucher de son envers révisionniste. Tant que la dialectique langage-idéologie n’est pas élaborée, appliquée, portée par une lutte politique et réagissant en retour sur elle, la bourgeoisie, le vieux monde, peuvent dormir tranquilles. Un marxisme évolutionniste, mécaniste, économiste ne saurait rien transformer, est incapable d’entrevoir en quoi et pourquoi l’idéologie peut, dans une conjoncture donnée, être déterminante, force matérielle déchaînant et redoublant la « dernière instance ». D’où le côté incontournable, malgré toutes les acrobaties théoriques que l’on voudra, malgré tous les silences et toutes les déformations possibles, de la révolution culturelle prolétarienne chinoise, de l’innovation fondamentale de la pensée-maotsétoung.


Brecht applique déjà, tendanciellement, à l’espace de la production du langage, dans son volume, le principe fondamental de la dialectique : un se divise en deux. Son anti-physis attaque l’illusion essentialiste, l’homogénéité fidéiste. R.B. : «Le formalisme de Brecht est une postulation radicale contre l’empoissement de la fausse Nature bourgeoise et petite-bourgeoise » / « L’invention brechtienne est un processus tactique pour rejoindre la correction révolutionnaire.» La pratique dialectique du langage met en scène la dialectique de la pratique sociale, la portée transformatrice, le relief opératoire de l’idéologie : non pas simple propagande mais explicitation-déploiement du détour symbolique, de la rotation-mutation du langage, du sujet, de l’idéologie sur la scène matérielle de l’histoire, des sciences, de la critique philosophique. Le « décrassage », le « déniaisement », l’interrrogation-suspens produits par Brecht (un : la représentation, se divise en deux : épique/tragique, scène/salle) rend possible la correspondance de la ligne de lutte et de son détour, de la pratique et de sa résonance multiplicative. « La morale de Brecht consiste essentiellement dans la lecture correcte de l’Histoire, et la plasticité de cette morale (changer, quand il le faut, le Grand Usage) tient à la plasticité même de l’histoire. » R.B. aperçoit aussitôt cette liberté de Brecht par rapport à la Loi, l’intégration dialectique qu’il en fait, laquelle désoriente à la fois l’Œdipe classique et la fonction tragique : « Dans l’ordre bourgeois, la transmission se fait toujours de l’ascendant au rejeton : c’est la définition même de l’héritage, mot dont la fortune dépasse de beaucoup les limites du code civil (on hérite d’idées, de valeur, etc.). Dans l’ordre brechtien, il n’y a pas d’héritage sinon inversé : le fils mort, c’est la mère qui le reprend, le continue, comme si elle était la jeune pousse, la nouvelle feuille appelée à s’épanouir. Ainsi, ce vieux thème de la relève, qui alimenté tant de pièces héroïco-bourgeoises, n’a plus rien d’anthropologique; il n’illustre pas une loi fatale de la nature : dans la Mère, la liberté circule au cœur même du rapport humain le plus « naturel » : celui d’une mère et de son fils » on lit ici l’ironie de R.B. dans les guillemets du mot « naturel »).

 


R.B. n’a cessé, à travers son opération critique, d’insister sur la nécessité d’un vrai réalisme, « état intermédiaire aux choses et aux mots » qui fait de la littérature l’indice du travail idéologique réfléchi, ouvert : « Le réalisme … ne peut donc être la copie des choses, mais la connaissance de langage » / « J’entends toujours signification comme procès qui produit le sens, et non ce sens lui-même. » Il répugne, c’est clair, aux encrassements subjectifs, « imaginaires », de même qu’aux positivismes de petite monnaie. Ce qui, visiblement, le retient c’est, non pas la récurrence empiriste de « traits » poétiques, non pas un phonologisme à résonances toujours folkloriques, mais le jeu agi du discours historique, le grand investissement constructif, à étages, divers, bref l’ample unité divisée du texte à sujet stratifié, contradictoire. L’écrivain est d’abord celui qui tient à tout le monde le langage de tout le monde, le particulier excessif, inscrit dans l’histoire, s’écrivant en elle comme une anomalie, un nœud d’incompatibilités, l’anti-névrosé, l’anti-psychotique, le sujet impossible (réel) et ressenti comme tel. Le texte est le vaste parcours, la construction de cette impossibilité et de cette désunité. Le « poème » renvoyant à de soi-disants universaux linguistiques (position idéaliste-type) ne convainc pas R.B. : il marque en revanche fortement en quoi le « roman » est en train de dévoiler la base mouvante de la fonction symbolique (et ici le roman « intègre » bien ce qu’on aura entendu par « poésie ») : « Il y a sans doute une grande forme littéraire qui couvre tout ce que nous savons de l’homme. » R.B., dans sa démarche, se rapproche du plus précis penseur du langage qu’ait connu notre temps : Benveniste, bien sûr, dont la culture, parmi celle des théoriciens du langage reste la plus complexe, la plus profonde. Par « culture », nous entendons ici le contraire de ce que R.B. , en mythologue d’une époque de mode confusionniste éperdue, accélérée par la décomposition universitaire, appelle l’acculturation : « c’est l’acculturation qui domine notre époque, et l’on peut rêver d’une histoire parallèle du nouveau roman et de la presse du cœur. » Lorsque la littérature est réellement culture, et plus exactement culture révolutionnaire, c’est elle qui a la responsabilité de « donner du souffle au monde ». Autrement dit : le langage est une affaire trop grave pour être subordonnée au métalangage.

  R.B. en lutte pour la reconnaissance de la jouissance, continent nouveau. Lacan : « Le droit à la jouissance, s’il était reconnu, relèguerait dans une ère dès lors périmée la domination du principe de plaisir. » Personne, comme R.B., n’a écrit de façon aussi directe, simple, amicale et juste de Sade : « La délicatesse sadienne… est une puissance d’analyse et un pouvoir de jouissance. » Personne n’a mieux vu que le « sadisme » n’était que « le contenu vulgaire du texte sadien ». Aujourd’hui, plus que jamais, ce qui menace, ce qui pèse ici, parmi nous, c’est bien un nouveau conformisme, ronron immémorial de gâtisme, et comment ne pas être aussi pour toutes les formes de résistance et de subversion ? Contre toutes les formes de censure? R.B. : « La censure est détestable à deux niveaux : parce qu’elle est répressive, parce qu’elle est bête ; en sorte qu’on a toujours envie, contradictoirement, de la combattre et de lui faire la leçon.» Ce n’est pas ici adopter une position abstraite, c’est prouver concrètement, sur chaque cas concret, que ce qui passe généralement pour du « terrorisme » n’est qu’une violence répondant à une bien plus forte et permanente violence, la seule façon curative de lutter contre le dogmatisme et son double mou : l’éclectisme exclusif. Cette position doit elle-même déboucher, si elle veut être efficace, sur une ligne révolutionnaire. Il n’y a rien à céder devant la parodie petite-bourgeoise. Il y a tout à inventer, à cribler, à critiquer, à refaire. « Transgresser, c’est nommer hors de la division du lexique (fondement de la société au même titre que la division des classes). » Il y a tout à apprendre d’un corps et d’un sujet inouïs dans la langue, multiple, désarticulé, hors-miroir. Non, Sade n’aura pas pour rien payé son exigence. Il faut affirmer la plus vaste revendication, savoir l’affirmer, l’affirmer dans et pour le savoir. Ai-je dit que R.B., dans la viscosité de la franfrance bourgeoise, était un des rares grands écrivains de ce temps? Que l’Empire des signes, le Sade, Fourier, Loyala étaient des chefs-d’œuvre? Qu’il avait inventé l’écriture-séquence, le montage flexible, le bloc de prose à l’état fluide, la classification musicale, l’utopie vibrante du détail, une base solide pour une transformation enfin supportable (discrète) des rapports humains, le satori syntaxique, irruption du langage dans la vérité du langage ? Ne l’ai-je pas assez dit ? Vais-je être obligé de me répéter ? Freud : « La nouveauté sera toujours la condition de la jouissance. » Tout est combat, affirmons le début.

 

1971

 

PHILIPPE SOLLERS

TEL QUEL n°47, Automne 1971

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