Lascaux, cheval chinois Manet, l'Olympia
   
Scènes de Bataille
Georges Bataille à Lascaux
 
Georges Bataille à Lascaux

Quarante-deux ans après sa mort, voici donc, en Pléiade, les romans de Georges Bataille (1897-1962). Tout arrive : ces livres ont été publiés sous le manteau ou à tirage limité, on les a crus voués à l'enfer des bibliothèques, ils ont été signés de pseudonymes divers, Lord Auch, Pierre Angélique, Louis Trente, leurs titres sont autant de signaux brûlants pour l'amateur de vraie philosophie débarrassée de l'hypocrisie cléricale philosophique : Histoire de l'œil, Le Bleu du ciel, Madame Edwarda, Le Petit, Le Mort, L'Impossible, Ma mère.Vraie philosophie, enfin, sous forme de romans obscènes : "Voici donc la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu'est la limite. Marquez le jour où vous lisez d'un caillou de flamme, vous qui avez pâli sur les textes des philosophes ! Comment peut s'exprimer celui qui les fait taire, sinon d'une manière qui ne leur est pas concevable ?"

Dieu est mort, c'est entendu (trop vite entendu), mais sa décomposition et sa putréfaction n'en finissent pas de polluer l'histoire. Dieu, en réalité, n'en finit pas de mourir et d'irréaliser la mort. De même que la théologie veut se faire "athéologie", la philosophie se révèle, à la fin, comme bavardage plus ou moins moral sur fond de dévastation technique. Comment démasquer ce vide ? Par une expérience personnelle, et un récit cru. "La solitude et l'obscurité achevèrent mon ivresse. La nuit était nue dans des rues désertes et je voulus me dénuder comme elle : je retirai mon pantalon que je mis sur mon bras ; j'aurais voulu lier la fraîcheur de la nuit dans mes jambes, une étourdissante liberté me portait. Je me sentais grandi. Je tenais dans la main mon sexe droit."

Cet étrange philosophe, passé par les séductions du dieu ancien, a beaucoup médité sur Hegel, Sade et Nietzsche. Mais ce romancier, pour qui le réalisme est une erreur et la poésie un leurre, veut pousser le roman (après Proust) jusqu'à ses conséquences extrêmes. D'où la brusque apparition de figures féminines aux prénoms inoubliables : Simone, Madame Edwarda, Dirty, Lazare, Julie, Hansi, jusqu'à l'extraordinaire mise en scène d'une mère débauchée et incestueuse. Dieu et la philosophie sont interrogés au bordel. Imagine-t-on la mère de Proust s'exprimant ainsi : "Ah, serre les dents mon fils, tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon désir comme un poignet" ? Non, n'est-ce pas ? Et pourtant, la mère profanée ou profanatrice est bien le grand secret de tous les sacrés. Bataille relève ce défi immémorial, il renverse la grande idole, il s'identifie à elle dans la souillure comme dans la folie, il va, ce que personne n'a osé faire avant lui, au cœur de la crise hystérique : "Les sauts de poisson de son corps, la rage ignoble exprimée par son visage mauvais, calcinaient la vie en moi et la brisaient jusqu'au dégoût."

Bataille veut voir ce qui se cache vraiment au bout de l'ivresse, de la déchéance, de la fièvre, du sommeil, de l'oubli, de la vulgarité, du vomi. "Que Dieu soit une prostituée de maison close, et une folle, n'a pas de sens en raison." D'ailleurs : "Dieu s'il "savait" serait un porc." Formidable proposition, qui coupe court à toutes les idéalisations comme aux religions se vautrant le plus souvent dans le crime (tuer au nom de Dieu étant redevenu, n'est-ce pas, un sport courant).

En 1957, à propos du Bleu du ciel, Bataille s'explique très clairement : "Le verbe vivre n'est pas tellement bien vu, puisque les mots viveur et faire la vie sont péjoratifs. Si l'on veut être moral, il vaut mieux éviter tout ce qui est vif, car choisir la vie au lieu de se contenter de rester en vie n'est que débauche et gaspillage. A son niveau le plus simple, Le Bleu du ciel inverse cette morale en décrivant un personnage qui se dépense jusqu'à toucher la mort à force de beuveries, de nuits blanches, et de coucheries. Cette dépense, volontaire et systématique, est une méthode qui transforme la perdition en connaissance et découvre le ciel d'en-bas."

Cette dépense systématique, mettant en œuvre une "part maudite", ouvre un ciel imprévu, "une souveraineté". A côté des récits de Bataille, la plupart des romans paraissent fades, lâches, timides, apeurés, lourds, lents, économes, et surtout prudes jusque dans leur laborieuse pornographie. L'absence en eux de personnages féminins inspirés est flagrante. C'est toujours le même disque psychologique et sentimental, rien n'est réellement mis à nu, c'est l'ennui conventionnel et déprimé obligatoire.

La société de résignation triche avec l'érotisme (escroquerie porno, fausses partouzes, rituels mondains), elle triche du même coup avec la mort assimilée au triste destin égalitaire de la reproduction des corps. Basse époque de bassesse servile et frivole, où la sexualité (comme on dit) est du même mouvement exhibée et niée. Or, dit Bataille (et tous ses romans le prouvent), il est possible de dénuder au fond de chacun de nous une fente qui est la présence, toujours latente, de notre propre mort. "Ce qui apparaît à travers la fente c'est le bleu du ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort."

Morbidité de Bataille ? Tout le contraire (et on comprend pourquoi Francis Bacon, le plus viveur des peintres, aimait Madame Edwarda). Ce qui frappe plutôt, c'est la présence constante, malgré l'angoisse et le vertige, d'une grande désinvolture et d'un rire qui ambitionne même de devenir "rire absolu". Bataille ne revendiquait rien, pas même le statut sacralisé de son œuvre. D'où le comique involontaire de cette réaction de Maurice Blanchot: "Bataille me dit un jour, à mon véritable effroi, qu'il souhaitait écrire une suite à Madame Edwarda, et il me demanda mon avis. Je ne pus que lui répondre aussitôt et comme si un coup m'avait été porté : "C'est impossible. Je vous en prie, n'y touchez pas." Mais Bataille, cet extravagant volume et ses appendices le démontrent, a bel et bien continué à y "toucher" (Madame Edwarda date de 1941, le splendide Ma mère de 1955, publié en 1966, après la mort de Bataille). Il est vrai qu'on n'imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : "J'imagine une jolie putain, élégante, nue, triste dans sa gaîté de petit porc." Ni ceci : "L'être ouvert - à la mort, au supplice, à la joie - sans réserve, l'être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin."

Je revois Georges Bataille entrant autrefois dans le petit bureau de la revue Tel Quel, et s'asseyant dans un coin. Je suis peu enclin au respect. Mais là, en effet, silence. Sans fin.

Philippe Sollers
Discours Parfait, Gallimard, Folio n° 5344

 

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