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La Guerre du Goût

 

PRÉFACE

 

  Ce volume s'inscrit naturellement dans la suite d'autres essais : L'Écriture et l'expérience des limites, Théorie des Exceptions, Improvisations.

  L'idée a toujours été de constituer une véritable histoire, vivante et verticale, de l'art et de la littérature ; une échelle mobile, parcourable dans les deux sens (par exemple, de Villon à Rimbaud ou Genet; de Sade à Proust; de Céline à Saint-Simon ; de Dante à Joyce ; du Titien à Picasso ; de Kafka à Pascal).

Tentative, donc, pour échapper à l'histoire linéaire, à sa passivité commémorative ou, au contraire, à la terreur ou au messianisme qui l'habitent. Un même nihilisme métaphysique définit ces deux positions apparemment antagonistes, mais incapables toutes deux de se situer par rapport à la souveraineté aggravée de la Technique. Ce n'est pas un hasard si, au-delà du conflit des interprétations, un seul problème se pose désormais avec de plus en plus de violence : celui de lecture, dans un monde qui programme, jour après jour en même temps que celle des corps, sa destruction. Pourtant, cet extrême danger peut aussi se révéler une chance.

 

 On ne s'attardera pas ici sur les effets de la vieille Sainte-Trinité moderne : Marx, Nietzsche, Freud. Les noms qui ont surgi depuis (Breton, Blanchot, Sartre, Lacan, Barthes, Foucault, Althusser, Derrida, Deleuze, Debord) n'ont pas manqué, chacun à sa façon, de tourner dans cette dimension. On les a lus ; parfois connus et soutenus ; quelquefois combattus, tout en poursuivant, cela va sans dire, d'autres aventures, d'autres buts. Qu'il soit cependant permis à un écrivain de s'étonner, s'agissant de penseurs aussi sérieux, de leur surdité, voire de leurs contresens, au sujet de l'œuvre du plus important d'entre eux: Heidegger. Son monumental Nietzsche, par exemple, nous a été caché, et il est possible de comprendre pourquoi. Je me contenterai de cette citation qui éclaire, je crois, mon propos : « L'Histoire n'est pas une succession d'époques mais une unique proximité du Même, qui concerne la pensée en de multiples modes imprévisibles de la destination, et avec des degrés variables d'immédiateté. »

« Unique proximité du Même », « degrés variables d'immédiateté »: c'est de cette intuition fondamentale que se rapprochent, me semble-t-il, les auteurs avec qui ce livre dialogue. Sur le plan du mythe, certains sont même allés jusqu'à imaginer qu'un seul écrivain, un seul artiste, se mouvait ainsi à travers les siècles (Proust : « Tous les grands écrivains se rejoignent sur certains points, et sont comme les différents moments, contradictoires parfois, d'un seul homme de génie qui vivrait autant que l'humanité »). On voit les masses de préjugés qu'une telle hypothèse ébranle.

Les audaces, les « recherches », ont fait place à une régression brutale que la marchandise publicitaire étend sans interruption ? Oui. Vient donc la nécessité de dire, ou de redire, des choses simples. On laissera donc de côté tout romantisme ou néosurréalisme; un épisode dépressif et contraint comme celui du « nouveau roman » ; les diverses exténuations universitaires ou académiques; le recours aux exaspérations organiques se croyant encore transgressives ; les gémissements poétiques qui, comme d'habitude, ne sont que des sophismes; les apologies périmées par avance d'une autodestruction hallucinée; les considérations scolaires sur la nature et l'évolution du récit ; le sociologisme réducteur, complice de la stéréotypie du Spectacle; les gesticulations d'engagements politiques transitoires ; les crispations verbales qui composent l'envers marginal, et voulu comme tel, de la fabrication de faux livres à écoulement rapide, appelés à se dissiper dans le numérique au même titre que la fabrication biologique (Heidegger : « Au dirigisme littéraire dans le secteur "culture" répond en bonne logique le dirigisme en matière de fécondation »). Cette énumération cavalière ne saurait omettre la dernière trouvaille du règne de l'Illusion : la réhabilitation de la Morale comme pilule à faire avaler le fanatisme, l'obscurantisme et la détresse des temps. La vérité est qu'une crise a eu lieu, qu'elle va s'approfondir, mais qu'il est aussi possible d'en penser les causes, ce que seuls quelques-uns, très rares, ont su mener jusqu'au bout.

 

 Je saisis donc cette occasion pour préciser que, contrairement à une opinion « politiquement correcte », malveillante et, par conséquent, répandue, il n’y a eu, de ma part, aucun changement, aucune trahison, aucun reniement, aucun revirement, abandon ou relâchement subjectif, aucun « retour à », dans la publication (qui semble obséder certains), en 1983, de mon roman Femmes. Ce livre a fait scandale, il a provoqué des fureurs rentrées et des aigreurs durables, il a eu du « succès » (tout s'explique), il a été diffusé ou censuré par malentendus successifs, il attend toujours d'être lu. Il le sera. Le roman, pour moi, n'a jamais cessé d'être la continuation de la pensée par d'autres moyens. Le romanesque réfléchit et raconte l'ouverture de l'existence poétique, l'interdiction ou la dégradation sociales qu'on lui inflige, la répression ou la falsification dont elle est l'objet — mais aussi ses grandes libertés, sa ténacité, ses lueurs. La pensée, à son tour, médite les raisons de ces obstacles, de ces éclaircies : le tissu est le même. J'emploie le mot guerre parce que c'est la guerre, et que ne pas le reconnaître relève, au mieux, de la niaiserie; au pire, du cynisme manipulateur. Et je reprends le mot goût (oui, oui, ce désir concret du dix-huitième siècle français, de Montesquieu à Voltaire), parce que, tout bien considéré, l'enjeu fondamental est là. Guerre :  « Je songe à une Guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue. » (Rimbaud.) Goût : « Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C'est le nec plus ultra de l'intelligence. Ce n'est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l'équilibre de toutes les facultés. »  (Lautréamont.) On vient de lire des mots qui sont  autant de blasphèmes par rapport à la religion technique, des mots que cette religion ressent  comme des fautes, des exagérations malvenues, des obscénités, des blessures: pensée, existence, poétique, méditation, guerre, goût, logique, équilibre, santé, génie. Le lecteur veut les oublier ? Il les efface de devant ses yeux ? Probable. Mais les voici à nouveau. On appellera donc celui qui s'obstine à les employer un provocateur. Un livre ? Sans doute, mais quel mauvais titre !

 

 Il est remarquable que Femmes n'ait pas été perçu comme un livre « d'avant-garde », de la même façon que Drame ou Paradis. C'est que son contenu gênait et gêne encore. À contenu gênant, feinte de compréhension immédiate. Bien entendu, c'est sur l'affaire sexuelle, comme on dit, que chacun se sent le mieux appelé à juger. Ah, ah, sexuel, dit l'un. Oh, oh, commercial, pense l'autre. Ainsi va la misère pavlovienne de l'ère spectaculaire. Pourtant, insister soudain sur le sens de l'emprise biologique et sociale de l'histoire signifiait que c'est là qu'il fallait intervenir, voilà tout. Dix ans après, confirmation globale, rien à reprendre («Le viol de l'ovule », titre aujourd'hui même un grand journal du soir en nous faisant part de sa préoccupation éthique). Oui, rien à modifier. Tant pis pour les avant-gardistes arriérés, le clergé intellectuel choqué (et pour cause), les récupérateurs pressés. Il suffit d'ailleurs de demander de quoi parlent, par la suite, des romans comme Portrait du joueur, Le Cœur absolu, Les Folies françaises, Le Lys d'or, La Fête à Venise, Le Secret. De quoi exactement, que l'on ne trouve pas ailleurs ? Bonne question, que l'auteur laisse retomber dans un silence maussade. Ce silence ne sera pas éternel : une histoire est finie, une autre commence, ou plutôt une autre méditation de l'histoire attend ses acteurs. Ils sont à peu près en train de naître : laissons-les venir. Stendhal, mort en 1842, pensait être lu en 1934. Il aurait pu ajouter un ou deux siècles. Il ne lui serait pas venu à l'idée de se demander si quelqu'un saurait encore lire d'ici là.

 

 Ce travail, car c'en est un (et il ne suffit pas que l'auteur dirige une revue littéraire, soit conseiller dans une maison d'édition ou apparaisse, par intermittence, dans les médias pour en douter sérieusement), ne vise à aucune respectabilité institutionnelle. Il n'est pas un « recueil » de textes déjà publiés mais un véritable inédit puisqu'il a toujours été calculé pour avoir, trait par trait, sa signification comme ensemble. Il n'appartient à aucun parti; ne prêche aucune issue collective; n'incarne ni le Juste ni le Bien (et pas non plus le Mal — Baudelaire : « Ce n'est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit [...] Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage [...] Mon livre a pu faire du Bien. Je ne m'en afflige pas. Il a pu faire du Mal. Je ne m'en réjouis pas ») ; ignore la corruption, ne défend qu'une immense minorité menacée, celle des créateurs de tous les temps. Il est habitué depuis longtemps, ce travail, à être traité comme secondaire ou superflu par les pouvoirs économiques et politiques, par le réflexe paternaliste ou la dérision populiste. Que l'auteur ait été tenu tour à tour, et parfois de façon réversible, pour précoce, classique, moderniste, maoïste, insignifiant, farceur imposteur, schizophrène, paranoïaque, infantile, nul, libertin, papiste, voltairien, et j'en passe, n'a pas grand-chose à voir avec ce qu'il se propose faire entendre. Le préjugé veut sans cesse trouver un homme derrière un auteur : dans mon cas, faudra s'habituer au contraire. Les censeurs et le moralistes antimédiatiques, les mélancoliques et les dévots de toutes sortes ont, c'est fatal, les mêmes critères d'évaluation que leurs prétendus adversaires. On s'étonnerait à moins. Quoi qu'il en soit, voici un certain nombre de pages écrites. Il est vrai qu'on peut toujours faire comme si elles n'existaient pas. Rien de plus facile, à une époque où le papier imprimé s'entretient surtout des rapports de forces qui le rendent possible, et se vend par contiguïté sociologique ou nécrologique, sous forme de convivialité forcée ou de commémorations téléguidées. Le Spectacle est une grande famille, et son roman familial, qu'on reconnaîtra infailliblement à son somnambulique et définitif mauvais goût, n'est pas près de se dissoudre. C'est précisément parce que le goût ne sera plus jamais une « valeur », ni une valeur sociale qu'il est devenu la « qualité qui résume toutes les autres qualités » d'un cas chaque fois unique. À une société de mauvais goût militant, je préfère donc, quant à moi, une foule de singuliers autrement présents. On remarquera d'ailleurs dans ce livre, sûrement pour la déplorer, une nette propension à mettre en avant, sauf exceptions, la littérature française. Faut-il s'en excuser? Ce serait habile. Mais alors, autant s'excuser d'exister.

 

Du français universel ? Fond et forme ? Voici :

« Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même : " Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? " »1

«  Le 18 février de l’an 1763 de l’ère vulgaire, le soleil étant dans le règne des poissons, je fus transporté au ciel, comme le savent tous mes amis. »1

« Quant à moi, je dois rester seul, la roublardise des gens est telle que jamais je ne pourrais m'en sortir. C'est le vol, la suffisance, l'infatuation, le viol, la mainmise sur votre production. Et pourtant, la nature est très belle. »2

« Pour moi, je loue une vie glissante, sombre et muette.»3

« Mes dessins sont des éclairs de pensée. »4

« J'ai eu l'imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques; soudain, une indolence du poids de vingt atmosphères s'est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l'épouvantable inutilité d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. »5

« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. »6

« Tout Paris résonne... Les lilas frissonnent... »7

« J'envie le merle, j'envie l'âne, j'envie le mouton, la mésange... »7

« Le cinéma a pris la vie, y a plus rien de vrai, dehors ou dedans... C'est une forme de vie nouvelle, l'éclosion d'un monde à l'envers...»7

« Je redoute plus le grincement d'une porte que la trahison d'un ami. »7

« La mort la plus certaine ne peut vaincre l'habitude. En Piémont, le Code pénal français a fait périr en vain des centaines d'assassins; ils dansaient sur l’échafaud. »8

« Ici, au bord de la rivière, les motifs se multiplient, le même sujet vu sous un angle différent offre un sujet d'étude du plus puissant intérêt, et si varié que je crois que je pourrais m'occuper pendant des mois sans changer de place, en m'inclinant tantôt plus à droite, tantôt plus à gauche. »9

« Les sensations faisant le fond de mon affaire, je crois être impénétrable. »10

« Tous mes compatriotes sont des culs à côté de moi. »10

« Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles  mes reines! »11

 

 En 1945, Sartre recevait de Heidegger l'étrange lettre suivante : «Il s'agit de saisir dans son plus grand sérieux l'instant présent du monde, de le porter à la parole sans tenir compte de l'esprit de parti, des courants de la mode et des débats d'école — afin que s'éveille enfin l'expérience décisive où nous puissions apprendre avec quelle abyssale profondeur la richesse de l'être s'abrite dans le néant essentiel. »

Heidegger était-il fou? Pas qu'on sache. Mais qui comprend quoi dans : « abyssale richesse de l’être », « néant essentiel »? Il y avait sans nul doute à l'époque, il y a aujourd'hui, il y aura demain et après-demain, n'est-ce pas, d'autres priorités que ce projet nettement formulé. Cette pensée « beaucoup plus simple que celle de la philosophie, mais précisément, à cause de cette simplicité, beaucoup plus difficile à accomplir », exige, dit encore Heidegger, mais cette fois en 1969, « un nouveau soin du langage, et non une invention de termes nouveaux comme j'avais pensé jadis ; bien plutôt un retour au contenu originaire de la langue qui nous est propre, mais qui est en proie à un dépérissement continuel ». Il est toujours urgent, on le sait, de se préoccuper d'autre chose que du langage (surtout quand ceux qui y touchent obscurcissent, comme par manie, la question). Marchandise obligatoire et humanisme bavard sont ici de francs partenaires. La littérature, comme toujours, fait les frais de leur convergence sincère. Là aussi, on constatera que l'urgence qui anime ce livre part d'une conviction opposée. Faut-il s'en inquiéter ? Je l'espère.

 

 Dans les années vingt de ce siècle dont la réputation d'horreur n'est plus à faire (mais sa dimension comique mériterait une étude à part), une dame sérieuse, cultivée, spécialiste de l'art moderne, dit à Picasso d'un air pincé : « Monsieur Picasso, je n'aime pas du tout vos derniers tableaux. » À quoi Picasso répond, sans chercher  à améliorer son accent: « Madamm, ça n'a aucoune importanz ! » J'ai connu un petit garçon que cette anecdote faisait rire aux larmes. « Fais! Picasso!», me disait-il, chaque fois qu'il me voyait. Mais comment donc. Encore ? Encore.

 

La nature, la composition, la politique de ce livre? Laissons la parole à Clausewitz qui, après avoir noté avec froideur que la «théorie semble plutôt un produit du danger que de la pensée », réaffirme, toujours à point nommé, l'essentiel : « Il est absurde de prétendre que les batailles défensives devraient se borner à parer les attaques, et non chercher la destruction de l'ennemi. Nous tenons cet axiome pour l'une des erreurs les plus pernicieuses, une véritable confusion entre la forme et la chose elle-même, et nous maintenons sans réserve que, dans la forme de guerre que nous appelons défense, la victoire n'est pas seulement plus probable mais qu'elle doit aussi atteindre la même ampleur et la même efficacité que dans l'attaque, et que cela peut être le cas non seulement dans le résultat total de tous les engagements qui constituent une campagne, mais aussi dans chaque bataille particulière, s'il s'y trouve le degré nécessaire de force et d'énergie»12

 

Philippe Sollers

Venise, juin 1994

 

 

1. Voltaire.

2. Cézanne.

3. Montaigne.

4. Rodin.

5. Baudelaire.

6.Rimbaud.

7. Céline.

8. Flaubert.

9. Stendhal.

10. Cézanne.

11. Rimbaud.

12. De la guerre, livre VI, chapitre IX, "La bataille défensive".

 

La Guerre du Goût, Gallimard, folio n°2880