Philippe Sollers L'expérience de Le Clézio Dans Ailleurs, le livre d'entretiens qu'il vient de publier, Le Clézio a soudain cette réflexion: "Contrairement à ce qu'a dit Valéry, la société occidentale ignore complètement qu'elle est mortelle. Elle ne veut pas penser à sa mort. Et justement, à cause de cette peur, elle risque bien de disparaître sans laisser de traces." Il dit aussi : "Un écrivain, c'est quelqu'un qui a le luxe, la chance ou, parfois, le désespoir de pouvoir noter ses gestes inutiles, ses pensées inutiles en plus des autres ! et d'arriver parfois à en faire quelque chose qui tienne debout." Et aussi : "Comment ne pas croire en la pensée ?... Allumer une cigarette est aussi une expression de la pensée. Sartre a écrit des choses très belles sur la cigarette." L'auteur du Procès-verbal, de L'Extase matérielle, du Livre des fuites, de Désert, du Chercheur d'or, du Rêve mexicain, est désormais, à cinquante-cinq ans, un écrivain connu, reconnu, mais pour cette raison même, probablement méconnu. Notre société confuse n'aime pas qu'on pose ces questions élémentaires : qu'est-ce qui vous fait vivre ? Ou bien, si vous écrivez : pour quelle raison, où, quand, comment ? Elle préfère, cette société, les produits préfabriqués, les mises-en-place de cinéma, les écrivains sans livres, les livres sans écrivains, les cas régionaux, provinciaux, médicaux, les "sujets", comme on dit, traités commercialement à travers un principe de convivialité forcé où s'entend non plus l'angoisse, mais l'angoisse de l'angoisse. Partout, en France, un mal historique profond, une culpabilité sourde. On peut nommer cette maladie : Vichy (le cancer collaborationniste transmis en famille) ; Moscou (le cancer stalinien). Eh bien, Le Clézio, lui, est innocent. C'est peut-être la raison pour laquelle, après l'apparition de son héros errant et sauvage, Adam Pollo, on a voulu, de plus en plus, le transformer en image fixe, sage, presque pieuse. Or l'expérience qu'il mène, il suffit de l'écouter, est tout autre. Le Clézio extérieur à la malédiction française ? Oui, puisque, par ses origines, il se trouve dans un contexte familial anglophile (il est né à l'île Maurice). Son enfance, les gens autour de lui ? "Une impression de farfelu, d'imprévisible, d'anti-historique. Rien de pesant. C'étaient des gens assez fluctuants, et qui émigraient facilement." Un Français né en anglophonie, voilà déjà une étrangeté majeure. Son premier livre admiré sera La Folie-Almayer, de Conrad. Et puis, maintenant, le Mexique, où il se trouve souvent, allant, donc, de Paris au village qu'il habite là-bas au pied d'un volcan. En 1936, Artaud était au Mexique, quand presque personne ne savait qu'une culture amérindienne existait. Le Clézio, lui, est né en 1940, mais Les Tarahumaras d'Artaud l'ont marqué à jamais, comme quelques autres écrivains français. Résumons : un grand-père chercheur d'or, un père parlant anglais, une mère née à Milly-la-Forêt, un enfant (lui) qui préfère, au large des côtes d'Afrique, rester dans sa cabine pour écrire, un adolescent qui croit d'abord que sa vocation est la bande dessinée, un corps pas comme les autres habité par la méditation et le rêve ("C'est le paradis des écrivains, l'imagination pure"), rien d'étroit, de mesquin, de faussement populiste, pas de ressentiment, d'esprit de vengeance, une ouverture sur la pensée et la poésie, l'histoire large, les couleurs du mythe. Oui, il est décidément d'ailleurs. "Le silence, dit Le Clézio à propos des populations amérindiennes, n'est pas perçu comme une absence de paroles, mais comme une autre manière de s'exprimer." Très bonne école pour qui veut écrire. On peut aussi observer les arbres, les sols, les animaux, surtout les serpents. On peut lire Artaud en même temps que Lévi-Strauss. Le Clézio connaît les noms des choses, il a son côté botaniste, ethnologue, naturaliste. Il n'a pas de préjugés contre les "barbares" qui ont inventé une aussi prodigieuse civilisation (celle où l'or était plutôt des "gouttes de soleil" qu'un étalon des richesses). Il sait se dédoubler, être calmement double : "Je ne peux me faire à l'idée d'être entièrement d'un monde ou de l'autre... J'ai besoin de ce déséquilibre, d'avoir deux portes." Il passe, comme un marin, des villes embouteillées au désert. Pas d'enfermement dans un rôle unique, pas de captation par des entourages fébriles, l'art de la solitude, quoi, qui peut se mener de bien des façons. On relativise l'espace et le temps, on met son corps dans des situations de comparaisons tournantes, ce n'est pas le voyage exotique d'autrefois, mais au contraire une technique pour mieux mesurer l'identité de chaque lieu, le sens des rencontres. Le Clézio ressent le "silence accusateur" des Indiens, mais aussi la beauté de la forêt ancienne qui entoure Paris, ou encore la grandeur d'un cimetière d'avions. "Je crois, dit-il, que beaucoup d'objets fabriqués par l'être humain sont grandis par la destruction. Quand la nature les reprend, quand la rouille apparaît, que tout se tord, que ce qui était fait pour servir devient inutile, incompréhensible, il me semble que ces objets deviennent alors des sculptures, des statues." Voilà donc un écrivain français d'aujourd'hui qui a commencé à lire et à écrire sur un bateau, sur les plages ; qui a continué dans des trains ; qui a piloté des avions en Thaïlande et au Panama ; qui rêve de recommencer parce qu'"écrire et voler, c'est la même chose". Il persiste dans sa découverte d'enfant avec les mots et au-delà d'eux : un "bonheur magique". Ecrire et vivre, cela aussi devrait être la même chose. Il ressemble, plus qu'il ne le croit, peut-être, à Nerval. Il dit avec force : "Je suis persuadé qu'on est libre. Ecrire, c'est une façon d'exprimer cette liberté." Ces temps-ci, les philosophes et les écrivains nous parlent très peu concrètement de la liberté. Mais c'est qu'ils se croient coupables. Ils ont tort. Philippe Sollers
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