
en librairie le 24 septembre
Discours Parfait
Préface
Ce volume est la suite logique de La Guerre du Goût (1994)1 et d'Éloge de l'infini (2001)2.
Son titre a une histoire.
Le Discours Parfait (Logos Teleios) est un écrit hermétique grec du début du IVe siècle de notre ère, connu en latin comme l'Asclépius. On sait que saint Augustin, venu du manichéisme, l'a lu.
Une version copte faisait partie de la Bibliothèque gnostique de Nag Hammadi, découverte par hasard par des paysans en Égypte, en 1945.
D'étranges individus ont ainsi enterré pour plus tard ou jamais leur pensée essentielle. On la redécouvre aujourd'hui en pleine nouvelle période de déliquescence.
Dans ce discours, anxieusement appelé « parfait », Hermès Trismégiste déplore l'effondrement d'une civilisation divine. Mais:
« Le rétablissement de la nature
des choses saintes et bonnes
se produira par l'effet
du mouvement circulaire du temps
qui n'a jamais eu de commencement. »
À l'opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l'Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d'une Renaissance, à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit. Cet avenir certain, quoique hautement improbable, a d'ailleurs été affirmé en toute clarté dans un roman récent encore méconnu: Les Voyageurs du Temps3.
Ph. S.
Mai 2009
1.Folio n° 2880.
2.Folio n° 3806.
3.Éditions Gallimard, 2009.
à paraître début 2010 aux éditions Gallimard

Des Femmes
Vincent Roy: Vous publiez en janvier 1983 un roman qui va faire grand bruit. Son titre: Femmes. Il s'agit d'un livre-bilan sur le « féminin », une sorte de radiographie du «féminin », écrit sur une période particulièrement charnière, une période de mutation. Les femmes ont-elles pris le pouvoir?
Philippe Sollers: Les femmes n'ont jamais pris le pouvoir, mais elles l'ont toujours eu en creux, en fonction de la reproduction de l'espèce. Tout à coup, à cette époque, ça commence à se voir. Je suis sur le terrain, je note.
V.R. : Dans L'année du Tigre, votre journal de l'année 1998, vous écrivez que les femmes ont été amusantes entre 1730 et 1790, entre 1920 et 1930, puis « assurément », dites-vous, en 1968.
Ph. S. : En effet, il s'agit là de périodes de liberté intense.
V.R. : Qu'est-ce qui, du point de vue romanesque, vous a intéressé dans les années 1970-1980 ?
Ph. S. : C'est la montée d'une certaine toxicité dans l'univers féminin, et cette montée correspond exactement à ces années-là: des années de remise en ordre après le chambardement de 1968 et le commencement d'une nouvelle ère où se laisse discerner un continent d'appropriation de la substance féminine par la Technique. Époque charnière: celle où l'on commence à parler beaucoup de procréation in vitro, etc. Dans le monde occidental tel que nous le connaissons, tout à coup est sorti un « bio-pouvoir» qui arraisonnait déjà de façon sensible le continent dit féminin. À partir de là, j'écris un roman dans lequel je montre des expériences, positives et négatives, avec des femmes. Il me fallait rendre compte d'une perspective à long terme. Mai 1968 a été une révolution complète avec ses effets majeurs dans les vies privées, les comportements physiologiques, sexuels ... Ensuite, il y a eu une remise en ordre d'abord assez brutale puis de plus en plus insidieuse, de plus en plus propagandisée par tous les moyens habituels de la publicité, des médias, du marketing, du roman lui-même, de la pseudo-littérature féminine ... Finalement, sous tous ces déguisements, c'est la technique qui parle, et plus du tout la poésie des situations.
V.R. : En 1991, dans Improvisations, vous écrivez à propos de Femmes qu'il s'agit d'une «petite cavalcade plutôt positive à travers les illusions sexuelles ». En somme, avec ce roman, il s'agit, pour vous, de rétablir la vérité.
Ph. S. : La vérité, c'est que la guerre des sexes parcourt toute l'histoire de l'humanité et qu'elle subit des modulations selon les époques: il y a des pauses dans cette guerre qui est une guerre à mort dont il ne faut pas se cacher la violence, mais aussi les charmes. N'oubliez pas qu'il s'agit de roman.
Au moment où j'écris Femmes, la « sexualité » se libéralise de façon très apparente.
Or, si on est un peu attentif, on remarque que cette surexposition sexuelle participe, en même temps, d'une censure redoublée. Que c'est une manifestation non pas d'érotisme mais de pudibonderie. Il y a donc un puritanisme de la propagande sexuelle quand se produit l'arraisonnement par la technique du continent féminin, encore une fois sur la question essentielle de la reproduction de l'espèce - c'està-dire sur la reproduction de la mort.
Les rapports un peu gratuits entre les sexes correspondent à une pause - que l'on peut qualifier quasiment de miracle - mais, en général, il y a mensonge sur cette question. Entre les hommes et les femmes, c'est très rarement gratuit: si ça l'est, alors c'est un événement physique mais aussi une affaire de langage.
V.R. : D'ailleurs vous écrivez: « Les hommes et les femmes n'ont rien à trafiquer ensemble ».
Ph. S. : En principe. Et ils se racontent constamment le contraire ce qui fait qu'on a une chance de percer vers la vérité seulement si l'on pose, a priori, dans une relation entre hommes et femmes, que ce sont deux espèces différentes - comme dit Freud, l'ours blanc et la baleine. A ce moment-là, ça devient extraordinairement singulier et asocial. Donc libre. Et libre parce que gratuit. Le mensonge porte sur l'argent et sur la reproduction de l'espèce en tant que bien négociable.
V.R. : Toujours dans Femmes, en 1983, vous dites que les femmes existent totalement par elles-mêmes et « n'ont plus grand-chose à attendre de leur mystère supposé ».
Ph. S. : Voilà, ça va devenir du spectacle, du cinéma. Les relations sont désormais totalement cinématographiques: on joue des rôles.
Cette déclaration que vous venez de citer est parfaitement antiromantique. La romantisation de ces choses, qui est un sentimentalisme exploitable de façon mensongère, a été l'instrument du bio-pouvoir c'est-à-dire de la prise en main technique. Cette prise en main peut libérer des forces considérables: il faut avoir vécu un peu de temps aux États-Unis dans le milieu des années 1970 et s'être colleté avec la névrose du puritanisme américain pour comprendre ce phénomène. La baise, oui, pourquoi pas, à condition qu'elle entraîne le mariage etc. La tyrannie névrotique américaine, c'est qu'il faut payer tout de suite. Ce n'est jamais gratuit, et toujours «sentimental ». Pas sensible. Vous naviguez entre déferlement homosexuel, conformisme hétéro bétonné et pornographie.
V.R. : Revenons, justement, sur les rapports gratuits entre les sexes.
Ph. S. : Il s'agit de lever un malentendu. Le langage, dans ces moments gratuits, va jouer un rôle déterminant. Si vous arrivez à parler librement, gratuitement, vous arrivez à quelque chose qui est possible. Or j'observe que nous sommes aujourd'hui en pleine régression.
Contrairement à ce qu'on pourrait penser - et je parle de la relation dite hétérosexuelle - chaque sexe ignore presque totalement le fonctionnement de l'autre au point que vous pouvez demander à un homme comment il considère les organes féminins - vous allez aboutir à des approximations - et, de l'autre côté, c'est pareil. Il y a donc quelque chose qui n'est pas vu en tant que tel. Tout cela se passe dans une sorte de faribole confuse d'où émerge assez vite la note à payer ... Argent, procréation éventuelle (qui est un désir féminin classique sauf 5 ou 6 % de la population) ... Et la plainte. Car il s'ensuit de la plainte. Qu'est-ce qu'il faut, alors, comme paramètres pour qu'il n'y ait pas lieu de se plaindre? Pour que ça se passe dans le rire gratuit? Je pense, par exemple, qu'il est très erroné de croire qu'il suffit d'exprimer son désir pour obtenir celui de l'autre. Il faut que ça soit concomitant. Là-dessus, il y a confusion générale.
Contrairement à ce qu'on raconte sans arrêt, 80 % des femmes - et je suis optimiste - ne s'intéressent ab-so-lu-ment pas à la sexualité. Il ne faut donc pas s'étonner si, déchargées de la recherche d'un gain (enfant, argent, situation sociale), elles peuvent augmenter leur autonomie mais en même temps, il est toujours question de simuler. C'est la question de la simulation qui est importante. « Combien de femmes ne font que râler faussement », m'a dit un jour une amie. Dans ce « râler faussement», vous entendez, à travers les siècles, la longue cohorte des mères ...
V.R. : Dans vos romans, la majorité des femmes ne sont pas françaises. Vous semblez préférer « les belles étrangères».
Ph. S. : C'est une question de développement inégal des pays, des langues et des civilisations. Je crois qu'on peut dire que la femme française a donné le ton général à l'époque libre du 18' siècle: il est évident que c'est elle qui savait de quoi il s'agissait. Madame de Merteuil est un personnage qui ne tombe pas du ciel. La littérature de cette époque est emblématique. Cette fulgurante supériorité dans ce domaine a été court-circuitée violemment. Pourquoi Stendhal, plus tard, trouve-t-il ses amours en Italie et souvent chez des femmes qui se refusent plus ou moins, mais ont un tempérament plus vif? Tout cela parle tout seul. C'est un drame français. Ou, si vous préférez, une tragédie française pour insister sur le féminin dans cette affaire. La répression a donc pris sa vitesse de croisière (même si elle a un peu sauté dans le tourbillon de 1968). C'est choquant par rapport à l'historicité de cette nation ou par rapport à ce personnage de Française. Il y a quelque chose de blessant - du moins si l'on a une certaine conscience historique. La France était au sud, elle est maintenant au nord, à l'américaine.
Les Françaises existent dans beaucoup de mes livres mais elles sont le plus souvent issues de classes populaires. Car les classes populaires sont plus civilisées de ce point de vue que les classes dominantes, bourgeoises ou moyennes. Plus « civilisées» ici signifie plus « physiques». Elles ont une façon de procéder avec leur corps qui fait jouer davantage d'harmonisation entre les différents sens. C'est persistant. Il y a, si vous voulez, une civilisation physiologique sexuelle française, mais plutôt dans les classes populaires.
Il s'est produit, en France, une explosion de gratuité au 18' siècle, explosion aristocratique en même temps que populaire (car l'aristocratie est plus proche des classes populaires que la bourgeoisie et ce depuis toujours), qui ne devait plus avoir d'équivalent. Cela dit, il y a des exceptions, Ludi et Nelly dans Une vie divine, Maud dans L'Étoile des amants Viva dans Les Voyageurs du Temps, la merveilleuse Sophie dans Portrait du Joueur sans parler de France dans Les Folies françaises, la fille clairement incestueuse du narrateur.
V.R. : Il faut donc faire remonter à la Terreur la fin du Miracle français, comme disait Nietzsche?
Ph. S.: Oui.
V.R. : Et cette période des « années folles» que nous évoquions?
Ph. S. : En 1920, vous aviez eu une boucherie telle qu'elle a suscitée une émulsion. En somme, il faut s'habituer à voir l'Histoire ainsi : montée de liberté puis répression. Après 1968, la fermeture est violente. Et cette fermeture est reverrouillée sans arrêt. Aujourd'hui, je constate que le programme de la société, qui œuvre à une séparation tyrannique entre les hommes et les femmes pour que chacun reste à sa place, est une forme de censure, d'empêchement des affinités électives. Il ne faut pas que les affinités électives se déploient sans quoi la société elle-même est mise en question. L'amour, les rapports gratuits entre les hommes et les femmes sont tellement rares (contrairement à ce que la propagande nous dit), que s'ils se développaient, ils produiraient une révolution dans la société elle-même. La société ressent ces rapports éventuels positifs d'affirmation - appelons-les ainsi -, comme révolutionnaires. Tout le reste, c'est du bavardage. Un discours révolutionnaire qui n'inscrit pas, a priori, cette abolition de la séparation entre les sexes est, à l'inverse, un discours contre-révolutionnaire. Ma mauvaise réputation vient de là : je décris des rapports positifs et gratuits. Exemple dans Femmes : un mariage très réussi (Deborah), qui n'empêche pas le narrateur d'avoir des liaisons multiples.
V.R. : Le rapport positif, gratuit, entre un homme et une femme est donc considéré comme un tabou ?
Ph. S. : Voilà. Il est extraordinaire que le tabou porte précisément sur ce qui n'arrête pas d'être vendu par la marchandise sociale. Le tabou porte sur l'entente entre un homme et une femme, sur la façon d'être dans le dire. Cette région est très surveillée.
V.R. : Dans les premières pages de Femmes, il est écrit: « Le monde appartient aux femmes, c'est-à-dire à la mort. Là-dessus, tout le monde ment».
Ph. S. : En effet, la question de la mort doit être envisagée. II n'y a pas de discours commun sur la mort entre hommes et femmes. La question To be or not to be ? n'est pas une question féminine. Que ce soit clair. C'est là que ça se passe. Il faut envisager des procédures de déverrouillage de cette question. Les femmes ont affaire en général à leur mère (les hommes aussi d'ailleurs, elles finissent par les féminiser un jour ou l'autre, ou à leur faire prendre la voie homosexuelle). La question, c'est les mères. Faust, Baudelaire ... Dès qu'on dit la vérité ici, c'est le scandale.
V.R. : Pour un homme, un commerce heureux avec les femmes ne peut-être que gratuit?
Ph. S. : Un commerce ... (rires). Il ne peut pas être autre chose que gratuit s'il a lieu. Je cite dans Les Voyageurs du Temps une formule merveilleuse de Freud qui dit que, pour qu'un homme soit plutôt heureux dans cette région, il s'agit d'avoir perdu le respect pour La femme - qui n'existe pas comme l'a dit Lacan - et de s'être familiarisé avec les idées d'inceste avec la mère et la sœur. Bonne chance à tout individu de sexe masculin! En général, ils respectent trop, y compris à l'envers. La bonne voie est un athéisme radical.
V.R. : Vous dites d'ailleurs que vous êtes un athée sexuel.
Ph. S. : J'ai du mérite dans une époque obsédée. Le secret érotique est dans la gratuité. L'amour est gratuit. Et finalement, comme dit Lautréamont: « L'erreur est la légende douloureuse ».
Mars 2009.
MONTHERLANT, TEL QUEL
Entretien avec Dominique Noguez
Philippe Sollers (testant l'appareil) : - Ha! ha ! ha ! ha !
Dominique Noguez : - Je me souviens qu'en octobre 1995, une des premières fois où j'ai eu le plaisir de parler avec vous - c'était pendant un colloque sur « L'écrivain et l'intellectuel » à la Société des gens de lettres -, il y avait eu un déjeuner avec l'organisatrice, Martine Segonds-Bauer. Nous avions constaté, elle et moi, que nous aimions beaucoup Montherlant; et, un peu par défi, je vous avais demandé: « Mais vous, c'est un auteur que vous ne devez pas supporter! » et, à ma grande surprise, vous aviez répondu: « Au contraire! » C'est la raison pour laquelle je vous interroge aujourd'hui.
Ph. S. : - Eh bien vous me donnez l'occasion de combler une lacune dans ce que j'aurai écrit sur les écrivains en général et les écrivains français en particulier. Et je vais vous expliquer pourquoi je ne l'ai pas fait, ce qui, de mon point de vue, est une erreur que je suis en train de réparer aujourd'hui avec vous.
D. N. : - Effectivement, j'ai cherché dans vos livres de critique, notamment dans La Guerre du goût, et je n'ai trouvé mention du nom de Montherlant qu'une fois, dans le texte intitulé « Stratégie de Céline », à propos du quolibet dont Céline assaisonne notre auteur ...
Ph. S. : - « Buste-à-pattes » !
D. N. : - « Buste-à-pattes ».
Ph. S. : - Eh bien je vais rectifier tout cela et je vous remercie donc de m'en donner l'occasion. Dans son Bloc-notes du 28 novembre 1958, Mauriac est surpris de me voir faire l'apologie de Montherlant, notamment d'une pièce de théâtre que j'étais allé voir - j'ai donc vingt-deux ans à l'époque -, qui s'appelle Don Juan et qui était quasi unanimement éreintée. Et moi j'avais trouvé ça pas mal du tout. « Il ne pense pas, dit Mauriac, tout le mal qu'on dit de cette pièce. Il pèse (c'est de moi qu'il s'agit) dans d'exactes balances et ce que Montherlant a reçu au départ et ce qu'il a fait de ce don royal. Si nos cadets tiraient la morale de nos vies ... Aucun ne le fait, sauf peut-être ce Philippe. » Je me déclare là tout à fait partisan de Montherlant ...
(...)
